Tintin risque de choquer les bien-pensants à Noël et au Jour de l’an

Publié le Mis à jour le

Observez bien cette image qui date de 1947. Et j’insiste sur la date, 1947.

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À quelques reprises j’ai mentionné qu’une image encapsule dans une forme incroyablement objective non seulement le temps et les valeurs sociales d’une époque donnée, mais qu’elle encapsule surtout plusieurs couches de représentations sociales.

Il va sans dire que si on applique la grille d’analyse sociale de 2018 sur cette image, et qu’on tente de l’interpréter à cette aune, la première chose qui ressortira est bien celle de la quasi absence de présence féminine (sauf Zette, personnage féminin, troisième à gauche de Tintin). Ensuite, on dira qu’il est malsain que le Capitaine Haddock soit ainsi représenté, avec 2 bouteilles de whisky, une bouteille de champagne dans un seau et une bouteille de vin sur le plancher, sans compter le verre de champagne dans la main (quel exemple de déchéance pour les enfants). On pourra même dire que le premier personnage (plan inférieur droit) avec sa mitraillette accrochée à la chaise est porteur de violence (nous le savons tous, il n’y pas de violence en société), que le singe assis à la gauche de Tintin est du spécisme qui signale la supériorité de l’être humain, et finalement, qu’il s’agit bien là du Boy’s Club misogyne et macho.

En sociologie, s’il y a un phénomène que nous connaissons bien, c’est bien celui du retour du balancier des valeurs et des normes sociales. Si, à la fin des années 1950, en Occident, on se libère des valeurs trop contraignantes liés au christianisme institutionnel, c’est non seulement un bouleversement des valeurs sociales dictées par l’Église, mais un renversement de ces mêmes valeurs et normes sociales. Pour faire court, après avoir jeté le bébé de la religion avec l’eau du bain, nous nous serions retrouvés en manque de valeurs sociales fédératrices.

Et s’il y a une chose que les sociologues et les historiens savent fort bien, c’est qu’à toute période qui se libère de valeurs sociales contraignantes succède une brève période de réenchantement, laquelle sera suivie par une période moralisatrice à outrance (celle dans laquelle nous sommes), laquelle se libérera de la morale, et ainsi de suite. Cependant, chaque fois qu’il y a un retour du balancier, le choc transitoire est toujours de plus en plus violent.

Dans toute cette entreprise de décontextualisation des images, s’il y a au moins quelque chose qui en persiste et qui mérite d’être souligné, c’est bien le fait que l’image encapsule invariablement les valeurs et normes sociales d’une époque. Et ceux qui sont incapables de voir ces normes et valeurs dans une image issue du passé se condamnent à vivre dans un monde coupé de son passé.

En conclusion, je voudrais revenir sur le fait que chaque époque a ses propres repères visuels qui constituent la société et qui créent du lien social. Ces repères visuels d’une autre époque peuvent choquer ou heurter les sensibilités de ceux qui sont partis en croisade contre ces valeurs, mais il est aussi bon de leur rappeler que, dans un futur plus ou moins rapproché, leurs propres valeurs feront aussi l’objet d’une nouvelle croisade ; c’est le retour du balancier des normes et des valeurs sociales qui fait inexorablement son œuvre…

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2018 / texte


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