Des épices à fort prix, un privilège pour une clientèle favorisée

►   Au marché public / vol. 1, n° 2


Avant que le Marché Public du Vieux-Port de Québec ne ferme ses portes en 2019, chez Épices de Cru, un imposant présentoir d’épices et fines herbes avait été installé, comme en témoigne la photographie ci-dessous. L’espace est restreint, seulement une dizaine de clients peuvent être présents en même temps, autrement c’est la cohue. La fin de semaine venue, il s’agissait de la portion de ce commerce la plus fréquentée.

▼ Le présentoir d’épices et fines herbes chez Épices de Cru

Ce type de présentation a ceci de particulier qu’il en met plein la vue. Certes, l’espace est restreint et il faut le maximiser, sans compter que la mise en place des produits renvoie également à une présentation conçue de façon à se distancier des supermarchés. Le client qui entre ici sait qu’il est dans un commerce qui se veut proche du client, c’est-à-dire la petite boutique, le petit commerce de quartier, où le propriétaire cherche à créer une ambiance de consommation conviviale.

Ce présentoir, à lui seul, avec ses produits importés et raffinés, inscrit toute une classe de repères sociaux et joue invariablement sur la fibre « élitiste-écolo-snob » du consommateur. Constat pertinent, le prix de 5,49 $ pour 88 gr. d’épices à steak, une fois de plus, rend compte de la clientèle à qui est destiné l’ensemble des produits de ce commerce.

▼ Le prix des épices à steak

La photo que vous prenez aujourd’hui, dans quelques années, deviendra une véritable capsule temporelle enchâssant les valeurs sociales d’une époque donnée. Peut-être n’en mesurez-vous pas pour le moment toute la portée, mais chose certaine, dans quelques années, elle pourrait bien révéler beaucoup à propos de l’époque de sa saisie. Il importe donc de considérer la lentille de votre caméra comme une lentille sociale. Ce que vous cadrez aujourd’hui, et si ce travail est correctement effectué, se révélera dans le futur comme étant une archive sociologique visuelle indispensable et incontournable.

En ce sens, chaque photo est particulièrement révélatrice de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc.

Par toute l’objectivité dont la photo est porteuse — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi la photo — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt du concept de la lentille sociale.

Comme le souligne le sociologue Claude Fishler, « l’homme diffère des (autres) animaux notamment en ceci : il ne se contente pas de consommer des aliments, il les pense, il les conçoit. […] Les règles culinaires concourent pour ainsi dire à ordonner le monde dans la tête du mangeur. Elles règlent et régulent les comportements en fonction d’un ordre du monde tel que le conçoit chaque culture. […] La cuisine revient à « marquer » les aliments, à les domestiquer, à les rendre ainsi familiers1. »

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte et photos

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1 Fischler, C. (2001), L’Homnivore, Paris : Odile Jacob.

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