La jeune femme chic

Une scène de rue est aussi une situation socialement contrastée, c’est-à-dire une situation où la stratification sociale se manifeste sous une forme ou une autre.

Alors que j’étais du côté sud de la rue St-Jean à Québec (quartier central jouxtant le Vieux-Québec), je me tenais sur le trottoir opposé, à l’ombre. Pourquoi cette position ? Parce que la majorité des gens, en ce dimanche 27 mars 2016, cherchaient avant tout à profiter du véritable premier soleil du printemps après un long hiver. En sociologie visuelle, pour saisir une réalité sociale contrastée, il est toujours pertinent de se positionner là où les gens circulent et déambulent le moins. Par la suite, il suffit de laisser au temps faire son œuvre et d’être patient.

Si vous examinez attentivement la photo ci-dessous, vous verrez que, en arrière-plan, il y a un homme adossé à un mur. Cet homme, je l’ai croisé à quelques reprises dans une banque alimentaire et dans des services de soutien aux personnes démunies alors que je tournais un documentaire. Remarquez aussi le contraste de ses vêtements par rapport à ceux de la jeune femme qui passe tout juste devant lui.

Pour rappel, je tiens à souligner que l’allure même d’un vêtement signale l’appartenance à un groupe social ou à une classe sociale donnée ; il est un repère visuel, c’est-à-dire qu’il signale et permet non seulement de guider nos déplacements et d’orienter nos actions, mais aussi de normaliser nos comportements, nos conduites, nos jugements, nos attitudes, nos opinions, nos croyances. Cette normalisation, véhiculée par les repères visuels, consiste à différencier ce qu’il convient ou non de faire en fonction de leur désirabilité du point de vue du groupe qui génère la norme.

Et c’est là où se manifeste la situation sociale contrastée, c’est-à-dire dans le croisement entre la jeune femme chic et l’homme démuni. Et là où les choses deviennent intéressantes, c’est que si on s’y mettait et qu’on analysait les vêtements que porte la jeune femme, ainsi que le type de valise qu’elle tire, la posture de son corps et la position de sa tête, ceux-ci pourraient nous en dire beaucoup sur sa position personnelle sur le gradient social ; il y a ici toute une sociologie de la mode à convoquer.

Autrement, l’analyse du graffiti sur le mur, la position de la tête de l’homme, sa posture générale et l’allure de ses vêtements nous permettraient de voir si ce dernier correspond ou non à la représentation populaire à propos des hommes démunis.

Mais plus encore, et si on revient au concept de l’instant décisif, si je n’avais pas saisi la photo ci-dessus au moment opportun, et que je l’avais saisi une seconde plus tard, comme le montre la photo ci-dessous, jamais je n’aurais pu mettre en évidence cette situation sociale contrastée.

Comme le précisait Henri Cartier-Bresson, « Quelquefois, on a le sentiment que l’on a pris la photo la plus forte, et, pourtant, on continue à photographier, ne pouvant prévoir avec certitude comment l’événement continuera de se développer. »

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2020 / texte et photos

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.