La sociologie n’est peut-être pas un sport de combat

« La sociologie n’est peut-être pas un sport de combat » résume désormais en bonne partie ma pratique de la sociologie.

Tiré du titre du documentaire de Pierre Carles, « La sociologie est un sport de combat », ce dernier a voulu mettre en lumière ce qu’est la sociologie à partir du cas du sociologue français Pierre Bourdieu. À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même, faire de la « sociologie critique » c’est à la fois être juge et parti des phénomènes de société.

Et c’est ici où il faut revenir à Max Weber (tiré de « Le savant et le politique ») : « On dit, et j’y souscris, que la politique n’a pas sa place dans la salle de cours d’une université. Elle n’y a pas sa place, tout d’abord du côté des étudiants. […] . Mais la politique n’a pas non plus sa place du côté des enseignants. Et tout particulièrement lorsqu’ils traitent scientifiquement les problèmes politiques. Moins que jamais alors, elle n’y a sa place. En effet, prendre une position politique pratique est une chose, analyser scientifiquement des structures politiques et des doctrines de partis en est une autre. »

Le pire dans l’affaire, c’est que pendant un certain temps, j’ai cru que les professeurs universitaires et les chercheurs — et j’en fais partie —, depuis leurs bureaux et leurs livres, sans se confronter au terrain, pouvaient pérorer à volonté sur la théorisation de la société. Et c’est la raison pour laquelle je me suis pris à réaliser des documentaires, pour aller à la rencontre du « vrai monde », sans compter que la chose a un titre pompeux : la sociologie visuelle. Et pourtant, quand on y regarde le moindrement de près, la sociologie visuelle n’a à peu près aucune assise épistémologique, encore moins ontologique. La sociologie visuelle, et son pendant, la sociologie filmique (documentaire), ne sont en fait que des euphémismes pour occulter la « sociologie critique », c’est-à-dire cette sociologie qui se veut un sport de combat. Par exemple, mes documentaires « La pauvreté à Québec », « Du salariat au précariat », « Verdir la ville » et « Ville zéro-déchet » sont carrément des prises de position qui ont comme seul objectif de vouloir changer le cours des choses. J’ai donc commis le péché de l’engagement social. En fait, il n’y a rien de mal à l’engagement social, pourvue qu’elle soit pratiquée par des activistes, des militants de ceci ou de cela, ou bien, des guerriers de la justice sociale ou du climat.

Et c’est là où il faut, une fois de plus, revenir à Max Weber : « Lorsqu’au cours d’une réunion publique, on parle de démocratie, on ne fait pas un secret de la position personnelle que l’on prend, et même la nécessité de prendre parti de façon claire s’impose alors comme un devoir maudit. Les mots qu’on utilise en cette occasion ne sont plus les moyens d’une analyse scientifique, mais ils constituent un appel politique en vue de solliciter des prises de position chez les autres. Ils ne sont plus des socs de charrue pour ameublir l’immense champ de la pensée contemplative, mais des glaives pour attaquer des adversaires, bref des moyens de combat. Ce serait une vilenie que d’employer ainsi les mots dans une salle de cours. » Et je l’ai déjà fait dans une salle de cours, subtilement il faut le dire. Lorsque vous entendez un professeur d’université faire de l’ironie à propos d’un quelconque sujet, soyez assuré qu’il est train d’émettre une opinion. Dans le même ordre d’idées, il faut également constater que certains étudiants de première et deuxième année du premier cycle universitaire en sociologie sont dans une logique activiste et militante ; ils viennent en sociologie pour changer le monde.

Il faut donc encore revenir à Max Weber : « Si [le professeur] se sent appelé à participer aux luttes entre les conceptions du monde et les opinions des partis, il lui est loisible de le faire hors de la salle de cours, sur la place publique, c’est-à-dire dans la presse, dans les réunions publiques, dans les associations, bref partout où il le voudra. Il est en effet par trop commode de montrer son courage de partisan en un endroit où les assistants, et peut-être les opposants, sont condamnés au silence [dans la salle de classe]. »

Le 5 janvier 2020, on me demandait pourquoi je ne voulais plus produire et réaliser des documentaires. En fait, ce n’est pas que je ne veux plus produire et réaliser des documentaires, mais bien que je ne veux plus produire et réaliser des documentaires de type « sociologie de combat », mais bien des documentaires qui exposent les faits, tout comme l’exige la démarche scientifique, tout comme l’exige ma formation de chercheur et de scientifique. En fait, l’idée, avec les documentaires, est d’aller confronter mes hypothèses de travail sur le terrain tout en respectant le devoir de réserve scientifique. Est-ce facile ? Non. C’est même très difficile, car le medium qu’est le documentaire incite à la prise de position, alors que le sociologue se doit de rendre compte de certaines réalités sociales, sans plus.

Autrement, et ce n’est pas là chose anodine, le sociologue, tout scientifique qu’il soit, est aussi un citoyen à part entière de sa propre société. Il a des opinions, et parfois, ses propres opinions entrent en conflit avec ses propres recherches scientifiques. Et là commence la crise existentielle du chercheur qui est à la fois citoyen. Comment concilier ses propres opinions à des observations objectives qui tendent à infirmer ou nuancer ses propres opinions ? Le choix est cornélien, car à l’inverse de la physique où A+B=C, la complexité sociale est telle qu’elle est quasi irréductible. Elle oblige en quelque sorte à une position de neutralité.

Toutefois, la position de neutralité est particulièrement troublante. Par exemple, les progressistes, à travers le multiculturalisme, cherchent à faire en sorte que les différentes ethnies collaborent et dialoguent sans avoir à sacrifier leurs identités particulières. L’exemple canadien est en quelque sorte l’épiphanie de cette position idéologique où les deux peuples fondateurs (francophones et anglophones) doivent faire fi de ce statut au profit d’un statut dilué dans l’ensemble de toutes les ethnies composant le Canada. Pour plusieurs francophones, il s’agit là d’une position intenable, surtout au Québec. Quand les racines de chaque francophone plongent profondément dans la tradition judéo-chrétienne, il y a là quelque chose de profondément troublant lorsqu’il constate que l’espace public est de plus en plus occupé par d’autres valeurs religieuses.

Comment est-il dès lors possible pour le sociologue issu d’une société de tradition judéo-chrétienne de faire une véritable recherche scientifique ? Àprès plus de cinq années de débat existentiel avec moi-même, j’en suis venu à adopter la position de l’auteur crépusculaire. Qu’est-ce à dire ? Michel Onfray a bien résumé ma position : « La vérité cruelle est que notre civilisation s’effondre. Elle a duré 1 500 ans. C’est déjà beaucoup. Face à celà, je me trouve dans une perspective spinoziste : ni rire, ni pleurer, mais compendre. On ne peut pas arrêter la chute d’une falaise.1 »

La position de Spinoza est claire sur la chose : « Ces troubles ne m’incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes ; ils m’engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu’est la nature humaine »2. De même, « J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. En d’autres termes, les sentiments par exemple d’amour, de haine, de colère, d’envie, de glorification personnelle, de joie et peine par sympathie, enfin tous les mouvements de la sensibilité n’ont pas été, ici, considérés comme des défauts de la nature humaine. Ils en sont des manifestations caractéristiques, tout comme la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre, etc. sont des manifestations de la nature de l’atmosphère.3 »

L’avantage de cette position, pour le chercheur, c’est qu’elle le libère de toutes contraintes et lui permet de faire la paix avec l’inévitable — la morale honorable du Romain stoïcien en quelque sorte. Elle permet de se consacrer enfin à une recherche objective. Ce n’est pas chose facile, mais du moment où l’on commence à expérimenter cette position, elle a quelque chose d’enivrant : elle permet de voir la réalité telle qu’elle est, sans parti pris.

Ma position est donc la suivante en tant que sociologue : un programme de recherche fondé sur l’analyse du discours. Il s’agit donc de mettre au point une grille d’analyse qui permettra d’analyser tous les types de discours, depuis leurs conditions d’émergence, leur mise en œuvre, leurs méthodes d’actions, leurs effets et leurs impacts, leurs transformation et leurs évolutions.

Avec mon collègue et ami Georges Vignaux, décédé en juillet 2019, nous avons, pendant plus de vingt ans, tenté d’élaborer une telle grille d’analyse. Nous y sommes parvenus au début de l’année 2019. C’est la prétention que nous avions, mais il me reste à en faire la démonstration, tâche à laquelle je me consacre désormais.

Comme le soulignait Spinoza, en s’appliquant à connaître adéquatement, l’homme accomplit la nécessité de sa nature rationnelle : « De ce genre de connaissance naît la plus grande satisfaction de l’esprit qui puisse être, c’est-à-dire la plus grande joie ».

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
© Photo entête, Teller Report.

_________________
1 Onfray, M., Bellamy, F. X. (2015 [25 mars]), Vivons-nous la fin de notre civilisation ?, Le Figaro.

2 Spinoza, Lettre XXX.

3 Spinoza, Traité politique, I, §4

4 Spinoza, Éthique, V, Prop. XXXIII

 

 

 

 

 

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