Des pigeons aussi intelligents que l’intelligence artificielle

Ce qui me fascine avec le discours de l’intelligence artificielle, c’est que, comme tous les discours mobilisateurs, il arrive à nous promettre une quelconque réovlution sociale ou économique, alors que la plupart du temps ce qui advient est rarement à la hauteur de ce qui avait été promis.

L’une des caractéristiques de l’intelligence artificielle, c’est que selon plusieurs experts, qui ne connaissent souvent strictement rien à propos de l’intelligence artificielle,  celle-ci transformera en profondeur la société. Semble-t-il que rien n’y échappera, depuis le commis de plancher qui risque d’être remplacé par un robot, en passant par l’avocat qui n’aura plus à consulter la jurisprudence, jusqu’au radiologiste qui risque d’être déclassé par une intelligence artificielle qui sera autrement plus performant que lui à identifier un cancer à partir d’un quelconque fichier d’imagerie médicale.

Et c’est là où interviennent les pigeons.

Dans deux expériences menées par trois chercheurs,  des pigeons (columba livia) ont été entrainés à trier des images visuelles (obtenues par des techniques d’imagerie clinique de perfusion myocardique) représentant différents degrés de dysfonctionnement cardiaque humain (hypoperfusion myocardique du ventricule gauche) en catégories normales et anormales en n’offrant une récompense alimentaire qu’après des réponses de choix correctes.

Les pigeons se sont avérés très compétents pour classer les images pseudo-colorées ainsi que très sensibles au degré de déficit de perfusion dépeint dans les images anormales. Lors de tests ultérieurs, les pigeons ont complètement transféré la discrimination en répondant à de nouveaux stimuli, démontrant ainsi qu’ils avaient pleinement appris les catégories normales et anormales.

Pourtant, ces pigeons n’ont pas réussi à transférer du discriminant en réponse à des images en niveaux de gris ne contenant aucune information sur les couleurs. Les chercheurs ont donc formé une deuxième cohorte de pigeons pour qu’ils puissent catégoriser des ensembles d’images en niveaux de gris dès le départ. Ces oiseaux ont eu besoin d’un entraînement beaucoup plus poussé pour atteindre des niveaux de performance similaires.

Pourtant, ils ont eux aussi complètement transféré la discrimination en répondant à de nouveaux stimuli en s’appuyant sur les disparités globales et locales de luminosité entre les images normales et anormales.

Ces résultats confirment que la pseudo-coloration peut améliorer la catégorisation des pigeons sur les images cardiaques humaines, un résultat que l’on retrouve également chez les observateurs humains. Dans l’ensemble, les conclusions des chercheurs documentent davantage le potentiel du pigeon en tant qu’aide utile dans les études de la perception des images médicales.

Imaginons maintenant une radiologue entrainé pendant des dizaines d’années à qualifier des images cardiaques humaines. Ça performance devait être au-delà même de celle d’un pigeon.

De là, un constat plus qu’intéressant. Tant que le discours à propos de l’intelligence artificielle sera aussi prometteur qu’il l’est actuellement, toutes les promesses seront permises, et tant que l’intelligence artificielle ne sera pas considérée pour ce qu’elle est réellement, à savoir un bricolage informatique de haut niveau et rien d’autre, tout semblera devoir se soumettre aux impératifs du discours de l’intelligence artificielle.

Comme je le dis parfois à la blague, le discours à propos de l’intelligence artificielle fait partie de ces grandes tartufferies qui ont jalonné la science et la technologie depuis la Révolution industrielle.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020
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1 Navarro VM, Wasserman EA, Slomka P., Taking pigeons to heart: Birds proficiently diagnose human cardiac disease [published online ahead of print, 2020 Jan 21]. Learn Behav. 2020;10.3758/s13420-020-00410-z. doi:10.3758/s13420-020-00410-z

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