À la banque alimentaire

Photo|Société / vol. 1, n° 3


Ce numéro

Le mot défavorisation est intéressant à plus d’un égard. Le sociologue Herbert Marcuse, en 1968, avait très bien cerné la nature du problème : il y a des mots qui disparaissent pour critiquer efficacement le capitalisme et le penser négativement, au profit d’autres mots — concepts opérationnels — qui permettent de penser positivement le capitalisme, c’est-à-dire des mots destinés à agir et non à penser la réalité sociale. Autrement dit, quand on enlève certains mots pour les remplacer par d’autres, on ne pense plus la réalité sociale de la même façon. Par exemple, jusqu’à ce qu’on remplace le mot pauvre par le mot défavorisé, il était possible de penser le pauvre comme un individu exploité par le capitalisme. Conséquemment, s’il y avait un exploité, c’est forcément qu’il devait y avoir un exploiteur, et cet exploité, par la force des choses, était pris dans un processus qui le rendait pauvre. En revanche, en changeant le mot pauvre pour le mot défavorisé, c’est toujours le même individu, mais cette fois-ci, plutôt que d’avoir été pris dans un processus capitaliste qui l’a appauvri, il est tout simplement devenu un individu qui n’a pas eu de chance dans la vie. C’est donc un état que d’être défavorisé et non un processus.