Rien n’aura changé après la COVID-19, d’où la nécessité du documentaire

Le sociologue que je suis fait partie de ceux qui, comme Schopenhauer, pensent que le pire est toujours certain de se produire. Je m’explique.

Plusieurs commentateurs soulignent qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après. D’autres espèrent que notre monde aura changé pour le mieux, que le capitalisme froid et calculateur sera repensé, que la mondialisation aura vécu ses dernières heures, que les citoyens auront pris conscience de la fragilité de la planète, que les gouvernements suggéreront fortement aux entrepreneurs de relocaliser leur production, etc.

Toute cette réthorique relève de la pensée magique. Si on veut être le moindrement réaliste, ce que la crise sanitaire liée à la COVID-19 aura vraiment révélé, c’est que les problèmes sociaux qui couvaient déjà auront plutôt émergé au grand jour — le cas des centres d’hébergement pour personnes en perte d’autonomie en est un exemple éloquent, et ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres.

Autrement, au Canada, une fois la grande générosité du gouvernement fédéral passée, une fois l’économie redémarrée en bonne partie, ce ne sera pas seulement business as usual, mais plutôt le retour de l’austérité as usual.

Il faudrait être totalement déconnecté de la réalité pour penser que les problèmes sociaux dont je traite dans mes documentaires depuis 6 ans seront aplanis — inégalités sociales, banques alimentaires, précarité du travail, ubérisation du travail, personnes à mobilité réduite, conservation du patrimoine religieux, préservation de l’environnement, transport collectif, etc.

Certes, il y aura relocalisation de certaines productions manufacturières de différentes natures, mais il faudrait être naïfs pour penser que les gens seront toujours prêts à payer plus cher pour un produit local alors qu’ils seront engagés dans une spirale d’appauvrissement et d’endettement par manque de travail ou par reconfiguration de leur travail. D’autres pensent que la prise de conscience relativement à l’importance du plus « simple » travailleur, rouage essentiel de la société, aura marqué les esprits de façon durable — ceux qui méprisaient avant mépriseront après.

En fait, tous les problèmes sociaux qui existaient avant seront plutôt exacerbés. Le « nouveau monde » de l’après épidémie  n’existera tout simplement pas.  La précarisation du travail s’accélérera à la vitesse grand V après avoir découvert qu’il est désormais possible de délocaliser massivement à la maison le travail lié au secteur des services. On exigera de plus en plus de flexibilité de la part de chaque travailleur, l’incertitude quant à son propre avenir financier favorisera le crédit, l’insécurité deviendra le lot de plusieurs travailleurs, l’ubérisation du travail se répandra. Alors que la bourse se retrouve totalement déconnectée de l’économie réelle, une bonne partie des emplois relèvent désormais de la gig economy, c’est-à-dire des petits boulots, payés à la tâche et orchestrés par les grandes plateformes numériques. De là, il faut vraisemblablement s’attendre à une spectaculaire envolée du chômage.

En tant que sociologue, ce dont j’ai un début de certitude, c’est la montée d’une précarité plutôt subie que choisie. Les situations d’endettement ou de surendettement prendront de l’ampleur, obligeant le citoyen ainsi appauvri à consacrer une partie conséquente de ses revenus au remboursement de sa dette, conduisant par le fait même à réduire sa consommation, d’où sa précarité croissante — le cercle vicieux parfait.

Comme je l’ai déjà mentionné ailleurs, un documentaire ne sert strictement à rien à moins qu’il ne soit ancré dans son milieu et qu’il puisse rendre compte de la réalité de gens avec qui il est possible de s’identifier. Cela ne veut dire en rien que ceux qui ne se préoccupaient pas déjà des gens défavorisés qu’ils s’en préoccuperont désormais. Ce que cela veut plutôt dire, c’est que la nature de l’emploi de chaque travailleur sera transformée.

On aurait tort de croire que la marche de la mondialisation des marchés et de l’ubérisation travail connaîtront un ressac. Certes, nous en aurons pris conscience, mais nous voudrons, collectivement, retourner à ce qui réconforte, à savoir consommer. Et pour consommer, il y en a qui devront produire, distribuer et livrer et tout ça se fera dans des conditions économiques où les États auront d’importantes dettes à rembourser.

Et c’est là où le travail du sociologue et du documentariste devient important, dans le sens où il évite que certaines réalités sociales passent à la trappe de l’oubli et de l’histoire. Comme le souligne le romancier Michel Houellebecq à propos de cette pandémie, « Jamais en tout cas, on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ».

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2020 / texte et photo d’entête

 

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