La dimension sociologique de l’image

Photo|SociétéSociologie visuelle

La sociologie s’est tout d’abord construite comme une discipline de mots ou de lettres, sous la forme d’argumentations écrites formulées dans une langue naturelle et plus ou moins associée à des données chiffrées à la formalisation permise par le langage mathématique. Dans un contexte où l’image est de plus en plus présente, où tous peuvent, munis d’un téléphone intelligent, produire des images, où les médias sociaux utilisent abondamment l’image, la sociologie est de plus en plus encline à mobiliser également des images, soit comme objet d’étude, soit comme outil de recherche, soit comme médium de communication et d’échanges scientifiques autour de résultats. Des chiffres et des lettres, mais aussi des images, fixes ou animées, voilà les matériaux avec lesquels les sociologues rendent compte, aussi, du monde social[1].

En revanche, dans le contexte actuel, la sociologie visuelle est en train de passer à côté de ce qu’elle devrait vraiment être, car elle ne dispose d’aucune approche méthode méthodologique empirique qui lui permettrait d’analyser d’un point de vue sociologique les images fixes ou animées. Partant de là, si le rôle de la sociologie visuelle est de se cantonner à ne présenter que des images pour traduire certaines réalités sociales, elle est forcément un sous-produit de la méthode sociologique, elle ne peut prétendre à son autonomie en tant que discipline à part entière, elle n’est qu’une réplique du photojournalisme ou du documentaire photographique, auquel cas, certaines des célèbres photographies d’Henri Cartier-Bresson pourraient très bien faire l’affaire. Certes, le jugement ici posé est dur, mais même lorsqu’on lit les travaux d’Howard Becker ou de Douglas Harper, force est de constater que la sociologie visuelle est dans la même situation où le structuralisme l’était à son apogée, c’est-à-dire avec plein de bonnes idées sans aucune méthode vraiment éprouvée.

À ce titre, il faut se souvenir de ce que Claude Lévi-Strauss disait à Bernard Pivot en 1989[2] à propos des sciences sociales : « [elles] ne sont des sciences que par une flatteuse imposture. Elles se heurtent à une limite infranchissable, car les réalités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. De ce fait, elles sont et seront toujours incapables de maîtriser leur objet. Jusqu’au XIXe siècle au moins, la chance des Sciences dures a été que leurs objets furent considérés comme moins complexes que les moyens dont l’esprit dispose pour les étudier. La physique quantique est en train de nous apprendre que cela n’est plus vrai et qu’à cet égard une convergence apparaît entre les différentes sciences (ou prétendues telles). Seulement, même si les réalités dernières du monde physique sont inconnaissables, le physicien parvient à découvrir entre elles des rapports exprimables en termes mathématiques, et dont des expériences lui permettent de démontrer l’exactitude. Pour nous autres des sciences humaines, ces expériences sont hors de portée. Aussi, quand nous nous efforçons — et c’est le sens de l’entreprise structuraliste — de substituer, à la connaissance illusoire de réalités impénétrables, la connaissance — possible, celle-ci — des relations qui les unissent, nous en sommes réduits aux tentatives maladroites et aux balbutiements. »

À l’instar de Claude Lévi-Strauss, Karl Popper disait que la sociologie, en particulier, devrait retrouver une ambition théorique et modélisatrice, à l’exemple de la science économique, et que ce ne serait qu’à ce prix qu’elle pourrait gravir les échelons de la scientificité afin de s’établir définitivement comme science dont le caractère rationnel et scientifique ne pourrait plus être dénié. La marche à gravir est donc relativement haute, mais elle n’est tout de même pas infranchissable.

Certes, le structuralisme a fait l’objet de nombreuses dérives, mais il a aussi été porteur d’idées très fécondes, dont la notion de mythe chez Claude Lévi-Strauss. Par contre, personnellement, je n’ai jamais été en mesure de trouver dans le structuralisme une véritable méthode scientifique que j’aurais pu utiliser pour analyser certains phénomènes sociaux. Plus encore, je n’ai jamais trouvé, dans plusieurs travaux qui se réclament du structuralisme, un quelconque élément fédérateur. Même l’ethnologue britannique Ernest Gellner (1925-1995) et le sociologue français Raymond Boudon (1934-2013) n’ont jamais vraiment pu savoir, après avoir beaucoup lu sur le structuralisme, en quoi consistait au juste le structuralisme, et je partage cet avis.

Malgré tout, il reste une définition somme toute intéressante de la notion de structure : « La structure, c’est donc ce qui demeure lorsque les éléments changent, c’est l’arrangement particulier des éléments d’un ensemble, et une structure sociale est un arrangement de personnes en relation les unes avec les autres[3]. » Ce que ce numéro de Photo|Société propose au lecteur, c’est bien de voir comment il est possible de considérer l’image comme un structure qui agence des repères visuels en interaction pour ainsi former des parcours visuels qui délimiteront un territoire visuel. Afin de bien comprendre comment s’effectue la distinction entre ce qui est actuellement proposé comme pratique de la sociologie visuelle et ce que j’entends proposer, il importe ici de faire un retour sur quelques notions fondamentales.

Il y a beaucoup à faire en sociologie visuelle. Les chantiers sont nombreux, le champ d’exploration est presque vierge, les écueils sont inévitables dans une pratique émergente, mais surtout, tout ceci témoigne du changement de statut accordé aux données visuelles en sociologie. Comme le souligne Fabio La Rocca, « la sociologie, la photographie, la vidéo forment donc un système d’enquête et de connaissance conscient et interdisciplinaire pour mûrir méthodologiquement une nécessité cognitive : la connaissance du monde social. […] La sociologie visuelle est alors une réponse à cette explosion des images, une nouvelle façon de comprendre comment elles affectent notre conscience. » Si, pour Luhuman, il n’existe pas de réalité indépendamment de l’observateur, « celui-ci peut se servir des images pour interpréter le monde social, et ainsi, l’image permet donc, comme l’écrit Heidegger, d’amener à nous ce qui est en face de nous, elle permet de rapporter la chose à celui qui la représente. » Partant de là, la sociologie visuelle est un paradigme phénoménologique de la connaissance.

Mais au-delà de toute glose académique, la sociologie visuelle est avant tout une pratique qualitative intimement liée au terrain dont la finalité est de rendre compte de réalités sociales à travers l’image, fixe ou animée. L’un des avantages de la sociologie visuelle, et il est loin d’être négligeable, est de rendre accessible à un vaste public les travaux de la recherche sociologique. En fait, le pouvoir de l’image dépasse parfois celui des mots et met en contact le citoyen avec des réalités qu’il ne verrait pas autrement.

© Georges Vignaux (Ph.D.), linguiste, 2016


[1] Chauvin, P. M., Reix, F. (2015), « Sociologies visuelles. Histoire et pistes de recherche », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 17-41.
[2] http://bit.ly/2fjYSZq.
[3] Deliège, R. (2001), Introduction à l’anthropologie structurale : Lévi-Strauss aujourd’hui, coll. Points, Paris : Seuil, p. 41.

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