Repères visuels codifiés et normalisés

Photo|SociétéSociologie visuelle

La signalisation, omniprésente dans l’espace public, est aussi repère visuel. Elle indique des parcours, affiche ce qui est permis ou interdit comme comportement, mais elle est aussi porteuse des valeurs sociales dominantes d’une époque donnée. Une promenade dans un boisé urbain est particulièrement instructive en ce sens.

Le 11 juin 2015, au Parc de L’Escarpement (Québec), j’ai pris plus de 120 photos, et une constante en est ressortie : discrètement intégrée à la forêt, une signalisation efficace (repères) permet non seulement au marcheur de se positionner et de savoir où il est rendu (parcours), mais aussi de savoir ce qui lui est soit permis ou interdit d’adopter comme comportement dans ce lieu destiné à la fréquentation publique. L’ensemble des parcours dessinés dans ce boisé urbain par les repères que fournit la signalisation délimite un territoire à la fois social et géographique. Territoire social, dans le sens où il est destiné à la marche, à l’apaisement dans et par la nature, au maintien de la forme par une activité physique, à la socialisation par des rencontres (jeux pour enfants et adultes). Territoire géographique, dans le sens où il est délimité au nord par le boulevard de la Morille, au sud par le boulevard Lebourgneuf, à l’ouest par la rue Des Brumes, à l’est par la rue Des Gradins.

La photo ci-dessous est une méta-représentation de l’ensemble de tous les panneaux de signalisation disséminés dans l’ensemble du Parc de l’Escarpement pour informer adéquatement le marcheur. À noter que, dans un environnement plus « naturel », en pleine forêt, hors de la ville, ces panneaux de signalisation sont absents. Il semblerait bien que, dans les limites de la ville, il soit nécessaire de tenir informer le citoyen non seulement de sa position géographique, mais aussi de ses obligations en tant que citoyen visant le vivre ensemble, alors que dans la forêt, il semble que le citoyen redevient un individu qui assume ses responsabilités face à la nature sans qu’il soit nécessaire de lui souligner.

Pour rappel, les critères qui guident les choix des repères fonctionnent à travers (i) la visibilité (physique, historique, morphologique), (ii) la pertinence pour l’action (la gare routière, le carrefour), (iii) la distinctivité du repère (il est impossible de le confondre avec un autre), (iv) la disponibilité (stabilité dans l’environnement). Il en va de même avec la signalisation. La signalisation disséminée dans le Parc de l’Escarpement répond effectivement à ces quatre critères.

Signalisation d’interdiction (pertinence)

La signalisation est bel et bien un repère visuel. Elle est destinée à donner à distance des renseignements d’un ordre particulier, à prévenir, à réguler les comportements en milieu où vivent des gens. Autre point à relever, c’est que la signalisation véhicule aussi les valeurs culturelles dominantes. À ce titre, les deux premières photos de la page suivante se calent dans la logique de la distinctivité du repère. La première signale le bon comportement à adopter pour la salubrité des lieux — ramasser les excréments de son chien —, tandis que la seconde interdit l’utilisation du vélo dans les sentiers pédestres du Parc de l’Escarpement est de deux types : (i) elle renvoie à la signalisation routière classique ; (ii) elle renvoie à une proposition plutôt qu’à une interdiction — « Je ne circule pas en vélo sur les sentiers pédestres » — et à une invitation à être courtois — le vivre ensemble.

Tout comme en milieu urbain, la ville de Québec, pour des considérations à la fois hygiéniques et de vivre ensemble, recommande fortement à tout randonneur accompagné de son chien de prendre les moyens nécessaires pour ramasser les excréments. D’ailleurs, l’affiche représente un homme muni d’un sac de plastique dans lequel seront déposées les excrétions de l’animal. Il est également souligné, sur cette affiche, de rapporter tous les déchets (valeurs écologiques). Mais plus encore, ce renforcement soulignant de ramasser les excréments est présent sur une multitude de panneaux indiquant des parcours (induire un comportement).

Les valeurs écologiques, dans notre société, ont pris une place prépondérante. Elles ont valeur de construction sociale, c’est-à-dire la construction d’un concept, d’une notion, d’une représentation, d’une catégorie de pensée qui, dans le cas présent, a pour finalité d’assainir l’environnement par un ensemble de gestes et de comportements de la part de chacun pour y arriver (agir localement, penser globalement). À ce titre, sur le panneau indicateur de la page suivante, il est pertinent de relever cette préoccupation environnementaliste avec l’affiche du bas. Tout d’abord, il y a l’invitation à laisser intact (action locale) tout ce qui peut être découvert (champignons, lichen, mousse, plante, etc.), histoire de ne pas perturber l’environnement du parc. Ensuite, il y a cette injonction caractéristique de la mouvance écologiste, à savoir, de préserver les écosystèmes (penser globalement). Cette signalisation n’est pas innocente, car elle renvoie à une valeur sociale globale de respect de la nature.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2016

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