À la banque alimentaire

Photo|SociétéEntre marché public et banque alimentaire

La banque alimentaire est dans une tout autre logique que celle du marché public. Elle ne s’inscrit ni dans la mouvance de l’écologisme, ni dans celle de l’authenticité, ni dans celle du mode de vie sain, ni dans celle du travail équitable, loin de là. Elle s’inscrit plutôt dans une logique de survie et non celle de la durabilité, d’entraide sociale et de bénévolat. Nous sommes ici à mille lieues de tous les grands courants d’hygiénisme planétaire qui travaillent et traversent la société. Il s’agit de pourvoir à un besoin aussi fondamental que celui de se nourrir.

Bien avant la distribution, il y a tout un travail de récolte des denrées (entrepôt de Moisson Québec)

Au Canada, les banques alimentaires prennent racine au début des années 19801. Le phénomène n’est donc pas récent et informe sur des transformations et des mutations qui surviennent à cette époque dans la société canadienne. Constat intéressant, cette montée des banques alimentaires survient au même moment où le néolibéralisme commence à prendre forme et à s’implanter, où la mondialisation intéresse non seulement les entrepreneurs, mais également les politiciens qui voient dans ce modèle de nouvelles opportunités.

Du début des années 1980 à venir jusqu’en 1997, le Canada a été confronté à des niveaux de pauvreté, de chômage et de sous-emploi jamais inégalés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans la foulée de ces changements, les communautés ont eu peine à trouver des mesures pour contrer cette montée de la faim et des sans-abris. Une solution s’est alors imposée : mettre sur pied des banques alimentaires en faisant appel à la générosité des citoyens, des entrepreneurs et des supermarchés. Dans le même souffle, pour venir en aide aux sans-abri de plus en plus nombreux, de nouveaux organismes communautaires sont créés et ont pignon sur rue pour héberger plusieurs d’entre eux la nuit venue. Dans un pays nordique comme le Canada, en plein hiver, il s’agit plus que d’un service essentiel. Il s’agit avant tout de compassion humaine.

Sur cette palette de Moisson Québec, il ne reste plus que trois boîtes, alors que toutes les autres ont été redistribuées dans la centaine d’organismes communautaires qui viennent en aide aux gens démunis de la grande région de Québec.

Le papier toilette, un produit très recherché chez les gens démunis

En 1989, au Canada, plus de 1,4 million de personnes bénéficiaient d’une assistance alimentaire. En 1997, ce nombre avait doublé2. Dans le même temps, deux nouvelles expressions pour traduire cette réalité apparaissaient : insécurité alimentaire et vulnérabilité nutritionnelle. Ces nouvelles expressions seront rapidement intégrées dans la novlangue des politiciens à l’aune de la tendance du politically correct. Elles procureront un avantage certain à l’État en rendant plus difficile toute forme de contestation des mesures sociales qu’il prévoit mettre d’avant. Il n’est plus du tout question de la notion d’« avoir faim », mais bien de reléguer aux oubliettes ce concept beaucoup trop connoté pour le remplacer par quelque chose de mesurable. Dire qu’il y a une insécurité alimentaire permet de chiffrer des besoins et des populations. Dire qu’il y a une vulnérabilité nutritionnelle permet de quantifier ce qui est déficient dans l’alimentation des personnes qui souffrent d’insécurité alimentaire. Tout ça n’est pas anodin et évacue en partie, par le fait même, toute idée de critiquer les positions de l’État, car ce dernier s’appuie sur des données mesurables, d’où la mise en application de certaines politiques censées amoindrir les impacts du fait d’avoir faim. Aujourd’hui, la personne démunie n’a pas faim. Elle souffre d’insécurité alimentaire, ce qui est très différent, car un problème d’insécurité ne peut être une situation permanente, mais bien une situation ponctuelle. On ne meurt pas d’une insécurité.

Dès 1999, au Canada, certaines femmes, vivant des situations inquiétantes de pauvreté, préféraient se priver de leur propre repas pour augmenter la portion alimentaire de leurs enfants3. En 2001, réagissant à cette situation, le gouvernement du Québec consentait une somme de 815 millions de dollars, répartie sur trois ans, pour lutter contre ce mal rampant, dont 100 millions dévolus à des investissements structurants devant favoriser l’émergence de nouvelles initiatives de solidarité sociale. Quinze ans plus tard, force est de constater l’échec de telles mesures, car de tous les secteurs d’activité économique de la province de Québec, celui des banques alimentaires n’a cessé de croître depuis 2001.

Les bénévoles préparent des boîtes de denrées
Le code barre est oblitéré pour éviter la revente

Le travail en amont, là où sont acheminées les denrées récoltées, exige une logique managériale poussée de gestion des stocks. Rien n’est laissé au hasard. Comme le soulignait Pierre Bourdieu, « d’une façon générale, l’humanitaire est aujourd’hui davantage soumis aux impératifs d’une gestion rigoureuse, d’un professionnalisme exigeant et d’une programmation rationnelle des objectifs. Les normes du secteur marchand s’imposent désormais plus ou moins à toutes ces associations. Il est, pour elles, parfois difficile de conserver les valeurs originelles : la fraternité et le bénévolat. Les associations de ce secteur, de plus en plus nombreuses, sont en réalité presque toutes prises dans une logique de la performance et de l’efficacité.

Une boîte typique de denrées alimentaires

L’une des particularités des boîtes déjà préparées par des bénévoles, c’est qu’elles ne répondent pas toujours aux recommandations de base du Guide alimentaire canadien. Par exemple, la photo ci-dessus rend bien compte de cet était de fait, alors que l’on retrouve dans celle-ci une bouteille de sirop de maïs, une canne de sauce à pizza, deux pots de beurre d’arachide, une canne de soupe au poulet, une boîte de céréales Corn Flakes, un flacon de vinaigrette. Juste après la prise de cette photo, la bénévole déposait deux paquets de pâtes alimentaires : spaghetti et macaroni. Ce qui est dans cette boîte appelle d’autres réalités alimentaires et économiques sous-jacentes qui ne sont pas à négliger lors de la préparation de boîtes dédiées à des gens défavorisés :

  • premièrement, la canne de sauce à pizza implique que la personne qui recevra cette boîte devra confectionner une pizza, c’est-à-dire pétrir la pâte ou en utiliser une déjà préparée, acheter du fromage, des charcuteries (peppéroni, salami) et des légumes (poivrons, champignons, tomates). A-t-elle les moyens de se procurer ces produits ? Autrement, elle pourrait utiliser la sauce à pizza pour les pâtes alimentaires qui ont été déposées dans la boîte ;
  • deuxièmement, le flacon de vinaigrette suggère que la personne dispose des légumes appropriés pour confectionner une salade. Encore là, la personne a-t-elle les moyens de se procurer ces produits à prix abordable ?
  • troisièmement, qu’est-il possible de faire avec une bouteille de sirop de maïs, sinon s’en servir pour préparer des desserts ou comme ajout à des mets sucrés déjà existants ?
Fréquenter une banque alimentaire, c’est aussi des choix limités

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2016

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