Bénévoles et bénéficiaires dans une banque alimentaire

Photo|SociétéEntre marché public et banque alimentaire

Ici, pas de vendeurs, que des bénévoles qui acceptent de rendre service. Il est aussi intéressant de noter les oppositions de langage en fonction du lieu : marché public/banque alimentaire ; client/bénéficiaire ; vendeur/bénévole. Tout comme le vendeur dans un marché public, le bénévole est avant tout dans une démarche de proximité avec le bénéficiaire. Et cette démarche de proximité, sur le plan de l’organisation de l’espace, est exactement la même que pour celle du marché public : les produits offerts sont directement accessibles au bénéficiaire ; il y a à peine moins d’un mètre qui sépare le bénéficiaire du bénévole.

Des bénévoles au travail décrivent les produits, ou bien servent les bénéficiaires

À travers toutes ces expériences de solidarité, comme le soulignait déjà, en 1997, l’équipe de recherche de la sociologue Jennifer Beeman, souvent, des personnes œuvrant dans le domaine de l’aide alimentaire se demandent si une telle intervention n’entraîne pas une dépendance chez les usagers lorsqu’il ne s’agit plus d’un dépannage d’urgence, mais plutôt d’une pratique régulière pour pallier le manque de revenu. On sait qu’une forte majorité, plus de 88 %, des usagers des services de dépannage vivent dans la grande pauvreté (revenu inférieur de 50 % au seuil de faible revenu tel que le définit Statistique Canada) ou dans la marginalité (revenu compris entre 50 % et 75 % du seuil de faible revenu) et qu’à peu près 75 % des usagers sont bénéficiaires de l’aide sociale.

De plus, les demandes pour l’aide alimentaire augmentent sans cesse, et les intervenants et bénévoles font face à des situations qui s’alourdissent et pour lesquelles ils ne sont pas préparés. En ce sens, le directeur général de La Bouchée Généreuse, Pierre Gravel, pose un sombre constat : « On devrait pas exister. On récupère, on fait des pieds et des mains pour obtenir des denrées alimentaires. On organise chaque jeudi la journée de distribution. Parfois, j’ai l’impression qu’on remplace l’État. Il y a un an, on avait 325 personnes. Aujourd’hui on a 750 bénéficiaires chaque jeudi… C’est pas drôle là… On est en train de devenir une institution… ».

D’un strict point de vue linguistique, les mots bénévole et bénéficiaire relèvent du même préfixe latin bene (bien). Le suffixe du premier, bénévole, vole (vouloir), désigne l’idée de vouloir le bien. Le suffixe du second, bénéficiaire, facere (faire) est un « bien fait ». En un certain sens, le bénévole et le bénéficiaire sont dans une logique qui les unit irrémédiablement. Cette logique n’existe pas entre vendeur (du latin vendere : vendre ; trafiquer ; faire valoir ; vanter ; louer ; recommander) et acheteur (du latin populaire captare : chercher à prendre). Elle se situe plutôt dans une logique d’opposition. Le premier fait valoir ses produits, le second cherche à prendre ce que le premier offre en échange d’un montant d’argent. Le bénévole, pour sa part, offre quelque chose pour faire du bien, sans aucune attente en retour, alors que le bénéficiaire accepte ce qui lui est généreusement offert.

La photo ci-dessous est éloquente à plus d’un égard. Le bénéficiaire, étant celui qui bénéficie — dans le cadre des services offerts par une banque alimentaire — de denrées offertes par des donateurs souvent qualifiés de « généreux donateurs », est généralement confronté à une offre relativement limitée et parfois en contradiction avec ses propres pratiques alimentaires. Par exemple, dans le bac en plastique noir, on retrouve, entre autres, de la mousse d’huître, des carottes découpées en fines lanières, des mets préparés qui, généralement, arrivent à leur date de péremption et qui devront, conséquemment, être consommés dans les 48 heures qui suivent.

Autre phénomène intéressant, lors de la prise de photos, il n’y avait pas de croustilles, de friandises et de biscuits.

Sur la table elle-même, on retrouve des pâtés de campagne, de petits pains fourrés — soit de jambon haché ou de poulet —, des muffins, des fruits, des surgelés, le tout couronné d’aliments dits santé comme de l’humus et de petits plats végétariens à base de quinoa, de riz sauvage, de légumes courants et exotiques. Certes, il y a aussi une certaine gamme de produits de base, mais l’idée générale qui se dégage de tout ce qui est disponible, c’est le défi d’arriver à obtenir une alimentation équilibrée.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2016

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