L’attitude des vendeurs dans un marché public

Photo|SociétéEntre marché public et banque alimentaire

Le vendeur ou la vendeuse œuvrant dans un marché public est avant tout dans une démarche de contact direct avec le client. D’une part, il ne se comporte pas comme le vendeur payé à la commission d’une petite boutique située dans un centre commercial, qui donne parfois l’impression de se précipiter vers le client, bien au contraire. Il laisse plutôt le client venir vers lui, et si ce dernier semble intéressé par l’un des quelconques produits proposés, il fournit les explications appropriées. D’autre part, il ne se comporte pas comme l’employé d’une grande surface, à peu près indifférent aux clients qui déambulent dans le commerce. En fait, la démarche de proximité oblige à un contact direct avec le client. Comme nous l’avons vu précédemment, la façon dont sont structurés les présentoirs impose le contact direct, à savoir que les produits offerts à la vente sont directement accessibles au client, sans compter qu’il y a généralement à peine moins d’un mètre qui sépare le client du vendeur.

Jeune vendeuse en conversation avec une cliente

Terroir Boréal, il s’agit du nom générique des produits bios vendus par cette jeune femme. Ils vont des gelées de toutes sortes, en passant par des terrines, des huiles aromatisées et des condiments, jusqu’aux fines herbes et champignons cultivés au Québec. Au moment où je prenais cette photo, la vendeuse expliquait à la cliente en quoi consistait leur mode de production, d’exploitation, de suivi, et de qualité. La cliente, à deux reprises, s’est enquise des méthodes de production et de transformation de certains produits et de leur utilisation potentielle. Les explications ont dû lui sembler satisfaisantes, car elle est repartie avec plus de 55,00 $ d’achats.

Quand la proximité, environ un mètre, rend possible le contact direct avec le client

Je vous présente cette photo pour trois raisons : (i) la posture de la vendeuse en attente d’une vente — droite, vêtue sobrement, attitude réservée — ; (ii) la distance qui sépare la vendeuse des clients, à peine un mètre ; (iii) le soin prodigué à la présentation des produits. Concrètement, tout est mis en œuvre pour faciliter la vente. À mon avis, et cet avis n’engage que moi-même en tant que sociologue, je pense qu’il ne sert à rien de vouloir décoder les processus à l’œuvre derrière la société si l’on est incapable de comprendre la vie des gens, la vie au ras des pâquerettes, celle de tous les jours, celle qui se traduit dans le travail, les loisirs, l’alimentation, la consommation, etc. Il faut savoir comment les gens éprouvent le monde, comment ils s’y adaptent. Et la photographie, en ce sens, permet de contribuer grandement et efficacement à différentes pratiques sociologiques : sociologie de l’individu, du corps, de la précarité, de la santé, de la consommation, du travail, etc.

Photographier les gens dans leurs activités c’est aussi prendre les gens comme objet de recherche, voire même comme objet central d’une démarche où la lentille sociale est en mesure de contribuer de façon importante à une sociologie de l’individu : « celle d’un individu socialisé par des dispositions et des habitudes ; celle d’un individu contraint de le devenir, étant donné les normes sociales de l’individu ; celle d’un individu reconnu par des relations ; celle d’un individu construit par une série d’épreuves[1]. » Photographier la vie dans ses multiples expressions, c’est non seulement rendre compte de la société dans son ensemble, mais c’est aussi la décortiquer dans ses moindres éléments pour en révéler toute la richesse.

Deux commerçants pour le prix d’un : la dame qui discute avec le client,
l’homme qui emballe ce qui vient d’être acheté

Sur la photo ci-dessus, monsieur Anthony Lauriot et sa conjointe, propriétaires du commerce Fou du Bio, finalisent une vente : madame poursuit la discussion avec le client, alors que monsieur emballe les achats. Le commerce Fou du Bio est installé de façon permanente au Marché Public du Vieux-Port de Québec. Comme me le faisait remarquer monsieur Lauriot, son plus grand plaisir ne réside pas dans le seul fait d’avoir réalisé de bonnes ventes dans une seule et même journée, mais bien de revoir les clients qu’il a déjà servis. Avec le temps, il a réussi à se constituer une petite clientèle d’inconditionnels. De là, toute la dimension de la proximité avec le consommateur qui se révèle, qui fait rendement, qui fait profit. Faut-il ici préciser que seule une clientèle bien nantie et conscientisée à l’alimentation bio et à une agriculture durable est susceptible d’acheter les produits proposés par monsieur Lauriot.

Autrement dit, il existe bel et bien des niches commerciales qui, si elles sont adéquatement exploitées, permettent à un commerçant de tirer son épingle du jeu et de dégager des profits intéressants. Ce qui m’a le plus interpellé dans le discours de ces commerçants à propos de l’alimentation biologique, c’est qu’ils n’en font pas une orthodoxie, alors que d’autres commerçants, qui vendent là, eux aussi, des produits biologiques, ont un discours un peu plus dogmatique sur les vertus d’une production à caractère durable, d’une mise en marché équitable et d’une consommation responsable.

L’impression que la chose laisse, c’est un peu comme si ces deux commerçants s’étaient adaptés de façon tout à fait créative aux pressions du marché, tout en poursuivant leur travail pédagogique d’éducation environnementale — car ils le font encore et toujours avec leurs clients —, et qu’ils avaient relégué tout l’aspect idéaliste et activiste dans un quelconque tiroir pour faire face à la réalité commerciale. Ce choix, et s’il s’agit effectivement de ce choix, est sûrement rentable, puisque, au cours des vingt minutes où j’ai été présent pour prendre des photos, les clients n’ont cessé d’affluer et ont pour la plupart acheté quelque chose.

L’accueil chaleureux et la bonhommie sont gages de succès

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2016


[1] Martucelli, D., de Singly, F. (2012), Les sociologies de l’individu, coll. 128, 2e éd., Paris : Armand Colin, p. 12.

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.