Qui a faim dans notre société ?

Photo|SociétéEntre marché public et banque alimentaire

En 2017, j’ai réalisé un reportage à La Bouchée Généreuse, une banque alimentaire du quartier Limoilou de Québec située dans un quartier central où la mixité sociale est non seulement une réalité, mais où l’embourgeoisement a aussi pris beaucoup d’expansion depuis 2015. Cette situation n’est pas sans conséquence et elle a des impacts que j’ai voulu mettre en évidence : c’est toute la différence entre la main qui a faim et la main qui déguste.

Il existe deux types de société. L’une, invisible, qu’on ne voit pas et qu’on ne veut surtout pas voir, c’est-à-dire celle de la faim et de l’humiliation dont les rangs croissent au rythme de 3 à 4% chaque année. Il y a aussi l’autre, celle que l’on voit chaque jour et qui cache merveilleusement bien la première.

Dans cette société où tout va bien, il y a plein de gens endettés à qui des politiciens disent que tout va bien, mais pour que ça aille encore mieux, ces derniers disent qu’il faut couper dans celle que l’on ne veut pas voir et qui va déjà très mal. Combler un besoin de base aussi vital que celui de se nourrir, voilà ce à quoi certains de nos concitoyens, dans les pays développés, sont confrontés.

Dans la seule région de Québec, au Canada, en 2016, sur une population de plus de 900 milles personnes, plus de 2,3 millions de repas ont été servis à des personnes vivant une situation de pauvreté, 38 000 personnes ont été aidées chaque mois, 35 % d’entre elles avaient moins de 18 ans, et de ces 38 000 personnes, plus de 20 % avaient un revenu provenant d’un emploi à salaire minimum. Alors que les grosses bagnoles circulent partout, que les centres commerciaux sont pleins à craquer, que tous ces commerces pour bobos et hipsters dictent la nouvelle nouvelle chose, toute cette alimentation bio et équitable disponible pour les gens bien nantis et toute cette grande tartufferie de la consommation nous en disent pourtant très long sur notre propre société, celle d’un échec à venir en aide à tous les membres de la société. On dit désormais de ces gens qui fréquentent les banques alimentaires qu’ils sont défavorisés (n’ont pas été chanceux — une condition) plutôt que de dire qu’ils sont pauvres (vivent une condition imposée par le système — un processus).

Le sociologue Herbert Marcuse, dans les années 1960, disait que nous n’aurions bientôt plus de mots adéquats pour décrire la réalité du capitalisme, tellement ceux-ci seraient aplanis pour rendre l’individu totalement responsable de sa condition. À ce titre, les gouvernements ne font plus dans l’austérité, ils font dans la rigueur budgétaire. Pourtant, l’austérité est bien le mot qui s’impose pour décrire un processus qui exploite les moins nantis de la société. Je vous propose donc de visionner cette capsule vidéo  qui montre comment on aide des gens qui n’ont pas été « chanceux » à se nourrir. En somme, j’ai voulu ce projet comme un hommage à notre cynisme collectif, qui se porte fort bien par ailleurs.

Par exemple, dans la seule grande région urbaine de Québec, l’organisme Moisson Québec dessert plus de 2,5 millions de repas par année à des gens défavorisés ou travaillant au salaire minimum. La clientèle de ces mêmes banques alimentaires augmente d’environ 6 % depuis plus de 2015 ans. Le problème avec une statistique, c’est qu’elle ne dit rien à propos de la réalité qui se cache derrière ; elle est froide et désincarnée. Toutefois, si on montre   ce qui se passe dans une banque alimentaire le jeudi venu, et si le responsable de cette banque alimentaire explique la logistique derrière le fait de se procurer des denrées et les distribuer, on obtient alors une tout autre perspective sur le phénomène.

© Pierre Fraser (Ph.D.), sociologue, 2017

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