Le documentaire et les limites du sociofinancement

Ne vous mettez jamais dans une situation où vous devrez respecter les règles des autres, sauf si vous n’avez temporairement pas d’autre choix. [Nassim Nicholas Taleb]

Cette maxime que je me répète souvent, j’aurais dû la suivre… Faut-il rappeler que tous les documentaires que je produis et réalise relèvent d’un sociofinancement public. Généralement, avec mon collègue, nous y mettons une mise de départ variant entre 1,000 et 2,000 $ afin de conserver le statut de producteur, c’est-à-dire celui qui est aux commandes du documentaire. Mais le problème, c’est que si on ne surveille pas ses arrières, et même si on a investi une somme substantielle pour se prémunir d’une prise de direction, on risque de se faire doubler sur la droite dans l’angle mort du rétroviseur du sociofinancement. Un beau matin, sans s’en rendre vraiment compte, ceux qui ont proposé le projet de documentaire se trouvent à avoir investi plus que ceux qui le produisent. Ils deviennent donc producteurs, et par le fait même, en mesure de dicter la ligne éditoriale qui sera véhiculée par le documentaire.

En tant que sociologue, mon travail consiste à balancer les faits, à présenter les différents points de vue, et à laisser à l’auditeur l’opportunité de faire son propre jugement à partir de ce qu’il aura vu. Ce qui me permet d’y parvenir, c’est le fait que je suis aux commandes du documentaire. Du moment que je ne suis plus aux commandes, le documentaire se transforme ni plus ni moins en une vidéo qui ne prêche qu’aux convertis ; je ne deviens alors que le réalisateur de la vision d’un autre. Certes, il n’y a pas faute à être ce type de réalisateur si c’est un choix assumé que l’on fait, mais c’est un problème si l’on veut faire un véritable travail critique de sociologue.

Du moment que l’on perd les commandes d’un documentaire, on comprendra dès lors que le premier rush sera soumis à une certaine révision. Tel propos de tel intervenant ne cadre pas avec la vision de ceux qui sont désormais aux commandes ? Il est retiré. La séquence de montage place en porte-à-faux les propos de certains intervenants et ne donne pas la part belle au message qui doit être véhiculé ? On revisite le montage. Et ainsi de suite, jusqu’à obtenir un documentaire affadi d’où toute critique est aplanie, sauf la critique que portent la vision de ceux qui produisent désormais le documentaire. Et c’est là où le documentaire change de statut et devient plutôt une production vidéo destinée à un public déjà acquis à la cause, même si ceux qui sont désormais aux commandes du documentaire s’en défendent pour autant.

Il va sans dire qu’on me dira que ceux sont intéressés par un sujet précis seront ceux qui contribueront le plus au sociofinancement d’un documentaire à propos de ce sujet et que je devrais être tout à fait conscient que le documentaire aura forcément un biais. Toutefois, cet argument ne tient pas, et j’ai pour exemple les deux documentaires que j’ai produis et réalisé à propos du patrimoine religieux bâti au Québec. Certes, la majorité des gens qui ont contribué au sociofinancement sont des personnes généralement impliquées dans leur milieu et intéressées à la requalification de leurs églises, mais elles voulaient surtout entendre tous les points de vue et non seulement ceux des plus engagés ; ce qui fut fait. Même chose lorsque j’ai réalisé la web-série À mobilité réduite à propos des gens handicapés et des difficultés qu’ils rencontrent au quotidien dans leurs déplacements.

La principale leçon à retirer de cette aventure, c’est qu’il faut toujours initier soi-même le documentaire à produire et refuser toute demande de quelque groupe de citoyens que ce soit. En fait, accepter de produire un documentaire pour un quelconque groupe de citoyens c’est d’avance savoir que l’on n’aura pas le contrôle sur la ligne éditoriale du documentaire. Pour me sortir de cet impasse et de cette position inconfortable, j’ai cédé tous mes droits d’auteur au groupe de citoyens qui avait commandé ledit documentaire. Je leur ai également remis tout la matériel vidéo, histoire de m’assurer que je ne serais plus détenteur de quoi que ce soit, me libérant par le fait même de toute affiliation avec ledit documentaire et ledit groupe de citoyens.

Morale de l’histoire ? Ne jamais se placer dans une situation où l’on doit respecter les règles des autres, sauf si on n’a temporairement pas d’autre choix.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue, 2020

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