Le présupposé de la sociologie visuelle

© Denis Harvey, Chute-aux-Outardes (Côte-Nord, Québec), 2 novembre 2019
© Pierre Fraser, Canneberges en emballage cadeau, 2015
© Pierre Fraser, Graffiter la ville, 2020

Références de cet article

[1] La Rocca, F. (2007), « Introduction à la sociologie visuelle », Sociétés, vol. 95, Paris : De Boeck Supérieur, pp. 33-40.

[2] Idem., p. 31.

[3] Harper, D. (2012), Visual Sociology, New York : Routledge, p. 33.

[4] Blackmar, F. W. (1897), « The Smoky Pilgrims », American Journal of Sociology, vol. 2, n° 4, Janvier 1897, pp. 485-500.

[5] Becker, H. (1974), « Photography and sociology », Studies in Anthropology of Visual Communication, vol. 1, n° 1, p. 3-26.

[6] Goffman, E. (1979), Gender Advertisements, London : Macmillan.

[7] Harper, D. (1982), Good Company, Chicago : Chicago University Press.

[8] Harper, D. (1987), Working Knowledge, Chicago : Chicago University Press.

[9] Chaplin, E. (1994), Sociology and Visual Representation, London : Routledge, p. 221-222.

[10] Bateson, G., Mead, M. (1942), Balinese Character : a Photgraphic Analysys, New York : New York Academy of Sciences.

[11] Harper, D. (1994), Cape Breton 1952 : the Photographic Vision of Timothy Asch, Louisville, Kentucky : IVSA.

[12] Bourdieu, P. (1965), Un art moyen, Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris : Éditions de Minuit, p. 11.

Citer cet article
Fraser, P. (2021). « Le présupposé de la sociologie visuelle ? ». Revue de Sociologie Visuelle : Territoires visuels, vol. 1, n°1 , p. 36-37. ISBN : 978-2-923690-6-2.

LA SOCIOLOGIE VISUELLE part de l’idée que la vue est un « sens privilégié de la connaissance du monde[1]. » Conséquemment, le présupposé de la sociologie visuelle, en tant que démarche scientifique, s’articulerait autour du fait que l’image peut être un « langage utilisé pour une description de la réalité sociale » et que celle-ci « doit être pensée comme un texte[2]. » Par exemple, la première photo de gauche, représentant la centrale hydro-électrique Chute-aux-outardes (Côte-Nord, Québec), est socialement significative, dans le sens où elle fait partie intégrante du vaste projet Manic-Outardes de développements hydroélectriques sur les rivières Manicouagan et aux Outardes mené par Hydro-Québec entre 1959 et 1978, en pleine Révolution tranquille.

Ce présupposé, voulant que la vue soit un « sens privilégié de la connaissance du monde, mérite d’être analysé. D’une part, il est possible de convenir que l’image peut être un « langage » utilisé pour une description de la réalité sociale à travers la photographie, le film ou le multimédia, et que la sociologie visuelle, de nature qualitative, peut rendre compte de certaines réalités sociales au même titre que la sociologie quantitative est en mesure de le faire, la différence étant dans la forme de présentation des résultats. Cependant, l’image est-elle vraiment un « langage » ?

D’autre part, affirmer que l’image doit être pensée comme un texte est une affirmation qui mériterait d’être beaucoup plus étayée, pour la simple raison qu’il n’existe aucune grammaire et syntaxe de l’image. Par exemple, si le langage possède des mots qui s’articulent selon une syntaxe bien précise, le tout générant du sens, à bien y regarder, l’image ne s’inscrit pas dans ce type de structure. En fait, il n’existe aucun élément de base comme le serait un phonème — la plus petite unité distinctive de la chaîne parlée, c’est-à-dire la plus petite unité de son capable de produire un changement de sens par commutation (lampe/rampe).

Certes, la sémiologie visuelle prétend qu’il existerait des iconèmes, à savoir la plus petite unité distinctive de signification d’une image (découper l’image en plusieurs unités de signification) — la plus petite unité d’image capable de produire un changement de sens par permutation quant à sa position dans l’image. Ce même iconème serait constitué de graphèmes : unité distinctive qui varie par la taille, la valeur, le grain, la couleur, l’orientation, et la forme. Le défi, ici, car il y a effectivement un défi, c’est d’arriver à analyser une image avec de tels concepts. Par exemple, la seconde photo de gauche relève fort bien ce problème : quelle serait la plus petite unité graphiquement significative en mesure de d’interpréter cette photo sans savoir qu’elle a été prise dans un marché public juste avant la période de Noël ? Concrètement, en sociologie visuelle, utiliser les méthodes de la sémiologie visuelle est non seulement d’avance voué à l’échec, mais une entreprise risquée et douteuse.

En fait, le sociologue doit analyser autrement l’image et ne pas considérer l’image comme un langage ou un texte potentiel, ce qu’elle n’est peut-être pas. De là, le présupposé de la sociologie visuelle se fonde effectivement sur l’idée que la vue est un sens privilégié de la connaissance du monde et que sa démarche scientifique s’articule autour du fait que l’image peut être un moyen (et non un langage) pour décrire la réalité sociale. Afin d’étayer en partie cette affirmation, la dernière photo intitulée Graffiter la ville semble bien être un moyen pour décrire cette réalité sociale qu’est le graffitage dans les quartiers centraux des villes.

Il faut maintenant voir ce que vaut une image en sociologie visuelle, comment elle est constitutive de la réalité sociale, c’est-à-dire un modèle d’expression, de communication, de monstration et de démonstration, un outil qui rassemble les trois principes fondamentaux d’une analyse : la description, la recherche des contextes, l’interprétation.

De là, ce numéro de la revue Sociologie Visuelle n’a pas vocation à faire un exposé exhaustif et historique des méthodes qui ont été utilisées pour faire de la sociologie visuelle, car plusieurs ouvrages, dont celui de Douglas Harper, Visual Sociology[3], en fait une très bonne recension. Toutefois, une très brève recension s’impose afin de guider le lecteur quant à la présetne démarche.

Dans la foulée du développement des techniques photographiques, le journaliste, photographe et réformateur américain Jabob Riis (1849-1914), dès 1890, entreprend de décrire et de montrer, à travers la photo, la condition sociale des quartiers défavorisés de New York. Au cours de la même période, le sociologue Lewis Hine (1874-1940), à la fois documentariste et photographe, entreprend d’utiliser pour la première fois la photographie comme outil documentaire afin de mettre en lumière les conditions de travail dans lesquelles se retrouvent les enfants.

Tout le courant de réforme sociale du début du XXe siècle, aux États-Unis, pour sa part, est grandement tributaire de la photographie et des travaux des sociologues. D’ailleurs, les différents numéros de l’American Journal of Sociology, de 1896 à 1916, comportent un important lot de photographies servant à appuyer les avancées théoriques et les hypothèses alors formulées. Il est également intéressant de constater que l’article du sociologue américain Frank Wilson Blackmar (1854-1931), The Smoky Pilgrims[4], relatant la vie de deux familles pauvres du Kansas à travers la photographie, seront par la suite repris par Howard Becker (Photography and Sociology[5]), Erwing Goffman (Gender Advertisements[6] et Douglas Harper (Good Company[7], Working Konwledge[8]) et feront l’objet d’une application concrète en ce qui concerne l’analyse de l’image et son utilisation en sociologie. Comme le souligne Elizabeth Chaplin, ces études démontrent que « lorsque des sociologues, qui sont aussi photographes, produisent des images qui possèdent à la fois une finalité documentaire et certaines qualités esthétiques, celles-ci génèrent, une fois combinées à un texte descriptif, une pratique sociologique enrichie[9]. »

Au XXe siècle, il importe de souligner les importantes contributions de Gregory Bateson et Margaret Mead avec leur célèbre ouvrage Balinese Character : a Photographic Analysis[10] (1942), ainsi que les travaux de John Collier et Malcolm Collier (1986) avec leurs techniques de production filmique comme inventaire de la culture matérielle. À ne pas oublier Tim Asch[11], qui se servit du film pour décrire la vie sociale du Cap Breton en 1950, et finalement, Pierre Bourdieu, qui soulignait que « L’étude de la pratique photographique et de la signification de l’image photographique est une occasion privilégiée de mettre en œuvre une méthode originale tendant à saisir dans une compréhension totale les régularités objectives des conduites et l’expérience vécue de ces conduites[12]. »


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