Le statut particulier de l’image en sociologie visuelle

Montrer la défavorisation c’est faire un choix subjectif encapsulé dans un médium hautement objectif.

Utiliser les images pour expliquer la réalité sociale est un moyen pédagogique simple et efficace pour faire comprendre la mécanique à l’origine d’un processus social ou les impacts d’une mesure sociale.

Il faut parfois passer plusieurs heures dans un quartier pour en saisir sa réalité sociale.

Il y a cinq raisons pour lesquelles la sociologie peut largement bénéficier de l’apport de l’image dans sa pratique :

  • le médium visuel et les messages qu’il convoie dominent la communication dans les sociétés contemporaines — conséquemment, étudier comment les messages sont produits, ce qu’ils encodent, de quelle façon ils sont consommés, permet de mettre à jour une veine de données qui enrichit les types de données quantitatives que les sociologues utilisent généralement ;
  • l’image est une forme de données qui encapsule plusieurs couches de signification dans un format directement accessible ;
  • l’image possède une particularité intrinsèque qui lui est propre : elle est objective, car ce qui est vu, c’est ce que la caméra capture, et toutes choses étant égales par elles-mêmes, il s’agit bien d’un enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné ;
  • l’image est irréductiblement subjective, car elle reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer ;
  • l’image constitue un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés dans une forme incroyablement objective, de là tout l’intérêt à procéder à une analyse rigoureuse de ce que toute image représente et véhicule comme messages.

La première photo de gauche illustre parfaitement cette situation. Prise dans le quartier St-Jean-Baptiste de Québec en mars 2015, elle montre toute l’objectivité de l’image, c’est-à-dire que l’habillement de l’homme renvoie irrémédiablement non seulement à sa condition sociale, mais aussi à tout ce qui entoure cette condition sociale, le quartier dans lequel il vit, les lieux qu’il fréquente, sa condition de santé, son entourage, son alimentation (j’ai déjà croisé l’homme dans une banque alimentaire), etc. Mais cette photo en montre également toute la subjectivité : alors que je marchais sur la rue St-Jean et que je tentais de saisir, à travers des photos, la nature même de l’environnement bâti qui traduit une condition sociale défavorisée, cet homme venait vers moi. J’ai donc attendu qu’il me dépasse pour ensuite le photographier de derrière. Donc, ma photo reflète invariablement le point d’attention de celui qui tient la caméra et de ce que je voulais saisir et montrer.

Réfléchir, écrire et discuter à propos des images engage un processus discursif à partir duquel les arguments deviennent plus explicites, plus clairs et mieux conceptualisables. En ce sens, les sociologues rompus à l’exercice quantitatif savent fort bien que le moyen le plus simple de rendre compte des résultats de leurs recherches consiste à présenter leurs données sous forme de graphiques, de chartes et de tables, et de discourir par la suite à propos de ces représentations graphiques. Autrement dit, la même logique interprétative s’applique autant à l’aspect quantitatif qu’à l’aspect qualitatif.

La production documentaire — photographie, vidéo, film — est un moyen de communication qui peut facilement être modifié par le sociologue pour atteindre le but qu’il vise par sa recherche. Par exemple, certains sociologues ont souvent collaboré avec des ethnologues cinéastes et des photographes spécialisés dans le documentaire photographique afin de produire des documents aussi scientifiquement rigoureux qu’engageants. À ce titre, lorsque j’ai produit et réalisé la série documentaire Requiem pour une église (visionner la bande annonce dans la colonne de gauche), série documentaire qui voulait rendre compte des impacts sociaux de la fermeture de l’église Saint-Jean-Baptiste de Québec, j’ai fait appel au sociologue Simon Langlois pour présenter le phénomène de mutation sociale qui a eu cours depuis le début des années 1960 pour conduire à cette situation (la rigueur scientifique), tout comme j’ai fait appel au curé Pierre Gingras pour exposer les tenants et les aboutissants de cette fermeture (l’état des lieux). Par la suite, j’ai interrogé différents intervenants pour qui cette fermeture avait des impacts tout de même importants (l’aspect engageant). Concrètement, en incorporant dans une recherche différents éléments visuels qui viennent soutenir l’argumentation, on enrichit non seulement la portée des résultats, mais aussi leur compréhension.

Utiliser les images pour expliquer la réalité sociale est un moyen pédagogique simple et efficace pour faire comprendre la mécanique à l’origine d’un processus social ou les impacts d’une mesure sociale. Autrement, les images peuvent être diffusées publiquement et interprétées collectivement en mode interactif avec les médias sociaux ou toute autre plateforme d’échange.

En ce sens, le travail de l’image se poursuit en dehors de la salle de cours, encourageant ainsi une forme d’éducation publique aux réalités sociales d’une communauté en particulier, ou d’une communauté plus large. Par exemple, lorsque j’ai mis en ligne mon documentaire Requiem pour une église sur YouTube, plus de 1 000 visionnements en moins de 15 jours sont survenus pour plus de 45 960 minutes d’écoute (le documentaire dure 50 minutes) : ce qui veut donc dire que les gens ont en moyenne visionné 91 % du contenu du documentaire, ce qui n’est pas rien. Autre fait intéressant, jamais je n’aurais pensé qu’un sujet aussi pointu puisse intéresser autant de gens. Donc, l’une des missions que se propose la sociologie visuelle, à savoir rendre accessible au plus grand nombre la recherche en sociologie, était atteinte.

Au-delà de ces cinq facteurs, il faut tenir compte de deux considérations lorsque vient le temps de faire de la sociologie visuelle :

  • travailler avec l’image requiert une attention soutenue. La caméra doit impérativement pointer sur l’objet de recherche, le cadrer et saisir le moment où l’événement se produit. Autrement dit, être à la bonne place au bon moment : plus facile à dire qu’à faire. Il faut être armé d’une patience à toute épreuve pour saisir ces moments particuliers qui rendront compte de l’objet de recherche. Il faut parfois passer plusieurs heures dans un quartier pour en saisir sa réalité sociale. Par exemple, la photo de l’homme assis sur son déambulateur qui fume a exigé que j’arpente le quartier St-Roch de Québec pendant plus de deux heures pour saisir cet homme défavorisé au coin d’une rue un jour de mars ensoleillé ;
  • travailler avec l’image c’est aussi faire appel à de l’équipement technique sophistiqué qui a parfois le chic de ne pas fonctionner comme attendu. Par exemple, saisir des photos ou de la vidéo à l’extérieur, en hiver, à –15°, exige de disposer de plusieurs piles de rechanges, car la charge baisse rapidement à ces températures. Se retrouver dans des conditions d’éclairage médiocre exige de bien savoir comment faire les réglages ISO, et même si on dispose d’un éclairage d’appoint, rien n’est pour autant gagné. Le son, bête noire de tout vidéaste, est une constante préoccupation. Et ce ne sont là que quelques éléments dont il faut tenir compte. En somme, on ne peut s’improviser sociologue qui fait de la sociologie visuelle si on n’a pas, à la base, une formation en sociologie, tout comme on ne peut faire de la sociologie visuelle, si on n’a pas une formation de base en photographie ou en captation vidéo.

Travailler avec l’image pour faire de la sociologie qualitative, tout comme travailler avec des données pour faire de la sociologie quantitative, exige la même rigueur scientifique. La différence, et elle est tout de même de taille, c’est qu’il faut disposer de plusieurs compétences techniques dans le traitement de l’image qui vont de la prise de photos, à la captation vidéo, au logiciel d’édition photographique et au logiciel de montage. Autre exemple, pour réaliser un documentaire de 45 minutes, il est nécessaire de disposer d’au moins cinq heures de tournage. Pour obtenir des photos qui décriront adéquatement une certaine réalité sociale, il faut parfois prendre des milliers de photos, en faire le tri, les éditer et les recadrer le cas échéant. Finalement, il faut disposer du matériel adéquat et savoir comment l’utiliser dans une multitude de conditions.

Pour rappel, les nombreux problèmes liés à l’utilisation de la photographie par des sociologues ou au travail sociologique des photographes ont été largement traités, notamment par Howard Becker[1][2], Elizabeth Chaplin[3], Douglas Harper[4][5], et en France, par Sylvain Maresca[6][7] et Bruno Péquignot[8]. Nous retiendrons ici trois pratiques de la sociologie visuelle utilisant la photographie : la sociologie avec des images (photo elicitation) ; la sociologie photographique sur des images (analyse de corpus visuels) ; la sociologie photographique en images. Le sociologue Jean-Yves Trépos a fort bien su résumer la question de l’utilisation de la photographie en sociologie :

« Il y a de bonnes raisons d’estimer, d’abord sur un plan pratique, que l’utilisation de photographies pourrait répondre à cette triple difficulté : (i) donner l’occasion de s’exprimer d’une manière plus affranchie ; (ii) d’avoir des interactions moins stressantes et sans grande déperdition entre le moment initial et le moment final que ce qui se produit dans une interview classique ; (iii) offrir la chance de réduire la dissymétrie, souvent tenue naturelle par les sociologues, entre le chercheur et ceux auprès desquels il s’informe. Mais peut-on en rester à ces commodités d’accès ? […] Louis Marin a brillamment montré comment les différents niveaux de sens d’une image articulent largement l’actuel et le virtuel, l’objet matériel et l’objet représentatif. On peut donc s’attendre à ce que l’image permette des enchaînements plus ou moins inattendus de représentations, favorisés par son caractère polysémique qui laisse ouvertes plusieurs entrées thématiques simultanées[9]. »

© Texte : Georges Vignaux, Pierre Fraser, 2018
© Photos : Pierre Fraser, 2015 et 2017


Références

[1] Becker, H. S. (1986), Doing Things Together : Selected Papers, Evanston : Northwestern University Press.
[2] Becker, H. S. (2003), Paroles et musique, Paris : L’Harmattan.
[3] Chaplin, E. (1994), Sociology and Visual Representation, London : Routledge.
[4] Harper, D. (1988), « Visual Sociology : Expanding Sociological Vision », The American Sociologist, p. 54-70.
[5] Harper, D. (2000), « The Image in Sociology : Histories and Issues », Journal des anthropologues, p. 143-160.
[6] Maresca, S. (1996), Précis de photographie à l’usage des sociologues, Rennes : Presses universitaires de Rennes.
[7] Maresca, S., Meyer, M. (2013), Des pouvoirs de l’image, Paris : Seuil.
[8] Péquignot, B. (2008), Recherches sociologiques sur l’image, Paris : L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », Série « Sociologie des Arts ».
[9] Trépos, J. Y. (2015), « Des images pour faire surgir des mots », L’Année sociologique, vol. 65, n° 1, p. 191-224 [193].

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