Concevoir des projets réalistes pour pérenniser les églises

Citer cet article
Dumoulin Louis-René (2021), « Concevoir des projets réalistes », Requiem pour une église, vol. 5, n° 1, pp. 44-50, Québec : Éditions Photo|Société.

Depuis le début des années 1970, le Québec a été confronté à un rejet en règle de l’Église catholique et de ses institutions, et cela, sans discernement. Pourtant, il est impossible de dissocier notre histoire de cette omniprésence de la religion catholique romaine dans toutes les sphères de la société, ne serait-ce que par l’ensemble de ces églises, couvents, monastères, écoles, hôpitaux et hospices qui caractérisent le territoire et le paysage québécois. Elles ont chacune leur identité et leur importance dans leur communauté, et font maintenant l’objet d’efforts de sauvegarde de plusieurs groupes locaux de citoyens. Pour nous, l’église Saint-Jean Baptiste de Québec est cependant l’un des symboles forts de cette implication citoyenne, car elle dépasse les limites du quartier et interpelle toute une région, et ce, depuis plus de trente ans.

Les motivations à travailler pour la sauvegarde d’un patrimoine religieux, quel qu’il soit, sont fondées sur deux critères particuliers : (i) l’appartenance à une communauté religieuse tissée serrée — on part d’un intérêt pour un édifice religieux, symbolisant la cohésion sociale, auquel on est émotivement lié, et à partir de cet attachement, souvent on s’intéressera aux environs immédiats, voire même à tout le quartier, développant ainsi une approche communautaire élargie — ; (ii) une sensibilisation particulière au patrimoine bâti de son quartier (initiation, exemple, éducation, mobilisation, etc.), dont le patrimoine religieux devient ainsi le fer de lance — il s’agit alors d’une approche culturelle. Ces deux visions impliquent des moyens d’action qui leur sont propres et qui peuvent parfois sembler contradictoires. Elles demandent aussi un travail auprès de hiérarchies différentes : la religieuse versus la laïco-socio-politique, qui ne sont pas pour autant incompatibles, moyennant certains compromis.

L’implication citoyenne est généralement bénévole, une richesse certes, mais pleine de limites. En effet, tout ce que l’on peut faire en mode bénévolat, se résume au fait de tenter de convaincre. Nous ne disposons pas de tous les outils et leviers nécessaires pour arriver à nos fins : reconnaissance séculaire, propriété, règlements, lois, financement, contacts, etc. Il nous faut donc trouver, au fur et à mesure, les appuis qui aideront à faire avancer le projet. Toutes ces démarches font penser au jeu Serpents et échelles où les échelles permettent de franchir les différentes étapes (que l’on découvre progressivement), et convaincre ainsi les différents paliers de décideurs qui pourraient faire avancer les choses. Toutes les occasions sont à saisir, aucune ne peut être rejetée : rencontres avec des journalistes (entrevues, articles) consultations publiques (au niveau municipal ou provincial avec dépôt de mémoires), rencontres communautaires, participations à des fêtes de rue ou à des colloques, etc. Toutefois, certains événements imprévus peuvent rapidement mettre à risque la réalisation d’un projet qui semblait déjà bien amorcé. Et voilà les serpents : crise économique, crise sanitaire, changement de gouvernement, etc. Et tout est à recommencer. Le défi, en ce qui concerne la mobilisation citoyenne, consiste essentiellement à conserver l’équipe intacte, peu importe les aléas, afin de se remettre éventuellement au travail et de talonner les différentes instances politiques.

La réalité de notre quartier

Le faubourg Saint-Jean-Baptiste, désormais reconnu comme quartier, faisait partie de ces premières banlieues qui ont ceinturé la Ville de Québec. Il a gardé une forte tradition de quartier populaire, même si une certaine élite locale y a toujours été présente. En effet, travailleurs de passage, étudiants et résidents de plus ou moins longue date lui confèrent une certaine couleur locale, qui se remarque non seulement dans l’animation de ses rues, mais aussi dans un engagement notable dans plusieurs enjeux de la vie urbaine.

Cette implication à long terme des citoyens a permis de mener à bien certains projets d’envergure, dont l’agrandissement et la réfection du parvis de l’église Saint-Jean-Baptiste il y a plus de vingt ans après quinze ans de travail et de suivis.

En 1986, alors que la paroisse Saint-Jean-Baptiste s’apprêtait à fêter le centième anniversaire de son érection canonique, le professeur de l’École d’architecture de l’université Laval, Benoît Bernier, lançait l’idée d’une Place de l’église Saint-Jean-Baptiste lancée dans le cadre d’un atelier de design architectural. En fait, le but de l’atelier était d’établir un lien entre la rue Saint-Jean et la rue Lockwell, soit par la côte Claire-Fontaine (projet de design urbain), soit par un lot transversal libéré par suite d’un incendie (projet d’architecture). L’idée de mettre en valeur l’église (le thème du projet ayant évolué et s’étant recentré) a été reprise par deux résidents, Guy Bélanger et moi-même.

Nous voulions travailler concrètement sur l’aménagement de la Place de l’église Saint-Jean-Baptiste, qui s’est transformée, au fil du temps, en un projet de parvis agrandi doublé d’un escalier monumental reliant la rue Saint-Jean aux rues Saint-Gabriel/Lockwell. Notre objectif était de recréer une vraie place publique — la première église construite vers 1847 ayant brûlé le 8 juin 1881, le parvis original avait été diminué de moitié lors de la reconstruction de l’église —, augmentant ainsi l’espace piéton, ce qui permettait dès lors des activités culturelles et communautaires, afin de mettre non seulement en valeur la façade de l’église, mais aussi d’accroître la zone de sécurité pour les enfants de l’école primaire mitoyenne. Faut-il ici préciser que nous n’avions pas appréhendé la complexité des démarches à venir, ne serait-ce que par la localisation du projet dans un quartier densément construit, à proximité de deux équipements communautaires faisant office de cœur du village, et aux deux grands propriétaires des lieux : la Ville de Québec pour les deux sections de rues, Deligny et Claire-Fontaine (et tous ses services), et la Fabrique de Saint-Jean-Baptiste (avec le diocèse catholique de Québec) pour le parvis. Mais comme le dit le dicton, un éléphant ne se mange que bouchée par bouchée.

© Photo : Archives de la Ville de Québec, Q-C5-IC-N029254)

L’inévitable concertation

Nous voulions travailler concrètement sur l’aménagement de la Place de l’église Saint-Jean-Baptiste, qui s’est transformée, au fil du temps, en un projet de parvis agrandi doublé d’un escalier monumental reliant la rue Saint-Jean aux rues Saint-Gabriel/Lockwell. Notre objectif était de recréer une vraie place publique — la première église construite vers 1847 ayant brûlé le 8 juin 1881, le parvis original avait été diminué de moitié lors de la reconstruction de l’église —, augmentant ainsi l’espace piéton, ce qui permettait dès lors des activités culturelles et communautaires, afin de mettre non seulement en valeur la façade de l’église, mais aussi d’accroître la zone de sécurité pour les enfants de l’école primaire mitoyenne. Faut-il ici préciser que nous n’avions pas appréhendé la complexité des démarches à venir, ne serait-ce que par la localisation du projet dans un quartier densément construit, à proximité de deux équipements communautaires faisant office de cœur du village, et aux deux grands propriétaires des lieux : la Ville de Québec pour les deux sections de rues, Deligny et Claire-Fontaine (et tous ses services), et la Fabrique de Saint-Jean-Baptiste (avec le diocèse catholique de Québec) pour le parvis. Mais comme le dit le dicton, un éléphant ne se mange que bouchée par bouchée.

Toutes les forces impliquées dans le quartier sont parvenues à un consensus, non pas seulement en ce qui concerne la fonction même du lieu, mais aussi en ce qui concerne son design : Fabrique de Saint-Jean-Baptiste, Ville de Québec, résidents, École d’architecture de l’université Laval ont tous participé à son élaboration. Certes, le projet de départ est quelque peu différent de celui initialement conçu, mais nous parlons ici d’aménagements raisonnables et faisables, et non pas d’utopie, ce qui fait que nous n’avons obtenu que la moitié du projet espéré. Il a donc fallu attendre treize ans avant de voir se réaliser d’importants travaux d’infrastructures pour obtenir une amélioration de la portion de la côte Claire-Fontaine : des trottoirs/escaliers mieux calibrés (c.-à-d. plus agréables à monter et à descendre) dotés de garde-corps de qualité, avec un éclairage urbain adapté, et doublé sur un seul côté d’une cascade de bacs fleuris.

© Photo : Escaliers menant au parvis de l’église Saint-Jean-Baptiste (Pierre Fraser, 2021)

Un projet réalisable

Après entente entre la Fabrique de la paroisse Saint-Jean-Baptiste (parvis) et la Ville de Québec (rue Deligny), la Ville prenait à sa charge l’aménagement (incluant la végétalisation) et l’entretien de la future place publique, tout en s’engageant à consulter et obtenir l’accord de la Fabrique pour toute utilisation temporaire ou saisonnière de ce nouvel équipement urbain : spectacles, projection de films, installations expérimentales, marché public, etc. Tant que l’église Saint-Jean-Baptiste serait ouverte au culte, le respect de cette entente restait essentiel.

Même après la cérémonie de fermeture au culte le 24 mai 2015 de l’église Saint-Jean-Baptiste, il est devenu impératif que ce canal de communication reste ouvert pour conserver un accès à l’église, que ce soit pour de quelconques travaux ou pour répondre à certaines urgences. Parallèlement, en février 2002, un comité de coordination a été créé pour l’utilisation de la place de l’église Saint-Jean-Baptiste, regroupant à la fois des représentants de la Ville de Québec (Service des loisirs et de la vie communautaire), de la Fabrique de la paroisse Saint-Jean-Baptiste, du Comité du patrimoine de Saint-Jean-Baptiste, du CPP, de l’Association des gens d’affaires du faubourg, des Loisirs communautaires Saint-Jean-Baptiste, de l’Organisme d’entraide et d’intervention locale (sécurité urbaine), du Comité populaire Saint-Jean-Baptiste (comité de citoyens), et il va sans dire, du Conseil de quartier de Saint-Jean-Baptiste.

© Photo : Parvis et escaliers réaménagés en 2001 (Pierre Fraser, 2021)

Les limites de l’effort citoyen

Forts de ce succès et de quelques autres, les citoyens du quartier Saint-Jean-Baptiste n’ont pas hésité à s’impliquer dans le dossier de leur église dès qu’ils ont appris que sa fermeture au culte était imminente. Cependant, la sauvegarde d’une église patrimoniale de cette envergure dépasse les simples moyens dont disposent certains groupes de citoyens, furent-ils bien organisés, mobilisés et grandement motivés.

Et c’est là où le réel se manifeste, dans la capacité citoyenne à agir face au devenir du patrimoine religieux bâti, qui est, faut-il l’avouer, fort limitée. Si l’implication citoyenne est avant tout une histoire d’amour et de cœur, elle devrait être soutenue et non pas constamment questionnée et rejetée — peu d’échelles et beaucoup de serpents. Il y a eu suffisamment d’implication de la part de groupes d’intérêts et de citoyens pour que les différents paliers gouvernementaux constatent que les habitants d’un quartier ont à cœur la préservation de leur patrimoine religieux, non seulement comme témoin de leur histoire, mais aussi comme lieu de cohésion sociale.

L’heure n’est plus aux consultations, mais bien aux actions concrètes de la part des instances concernées avant que ne disparaisse un patrimoine religieux témoin du passé collectif de l’histoire du Québec.

© Photo : Place de l’église en 2021 (Pierre Fraser, 2021)

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