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L’alimentation, des bonheurs aux frayeurs

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Manger demeure autant essentiel (on mange pour « prendre des forces ») que ludique (on se donne du plaisir). Pierre Fraser a analysé admirablement ce parcours séculaire entre la nourriture et les représentations du corps au travers des images de la grosseur ou de la minceur. Et des statuts sociaux conséquents. Plus que jamais, la question demeure lancinante à en juger le nombre de magazines, d’ouvrages, d’émissions télévisées consacrées à la « bonne » et à la « mauvaise bouffe », aux régimes santé ou minceur, aux recettes exotiques ou de « grand-mère », aux nuisances alimentaires et aux produits industriels supposés nocifs.

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Mais qu’en est-il de l’opinion commune ? Les uns demeurent empreints de la tradition et de ses plats typiques (couscous, tourte, cassoulet, blanquette de veau), les autres s’abandonnent à la restauration rapide (chips, pizza, plats surgelés, sandwiches). Une forte minorité rassemble les adeptes du « bio » autour de produits à base de quinoa, d’épeautre et autres céréales ressuscitées. Nos changements de vie au travail ou dans les loisirs y font beaucoup. Le faible temps accordé aux repas de midi favorise la restauration « sur le pouce » tandis que les cantines ou restaurants d’entreprise maintiennent la tradition de « l’entrée-plat-dessert ». Chacun bricole comme il le peut et selon ses savoirs et ses croyances. Ainsi de nouveaux engouements se développent, de nouvelles peurs surgissent. Car l’industrie de l’aliment sait jouer de nos craintes et même les susciter.

Les peurs nouvelles
De même que la découverte du « microbe » (Pasteur, 1878) créa des peurs nouvelles, on s’évertue aujourd’hui à traquer ces germes qui constituent autant de risques alimentaires qu’il faut mesurer faute de pouvoir les éliminer. Basées sur des avis de comités internationaux spécialisés en toxicologie alimentaire, la méthode de définition du risque alimentaire fixe pour toute substance une dose journalière acceptable (DJA). Un autre indicateur s’applique aux pesticides (mais également à d’autres polluants comme les mycotoxines), c’est la limite maximale de résidus (LMR). La LMR est la concentration maximale d’un polluant (résidus de pesticides le plus souvent).

Les nouveaux polluants
Les pesticides d’abord, qui sont les résidus des produits phytosanitaires. Il existe des normes internationales qui définissent les teneurs maximales et mettent l’accent sur certaines catégories de pesticides, que l’on peut retrouver dans les aliments végétaux. Les nitrates ensuite, peu toxiques, mais le problème réside dans leur capacité à se transformer en nitrites qui sont plus dangereux. Les plus grands dangers toxicologiques sont la formation de composés cancérigènes. Les additifs sont aussi tous ces produits ajoutés à un aliment pour valoriser un aspect particulier : son temps de conservation, sa présentation, etc. L’évaluation toxicologique de ces produits est systématique.

D’autres soupçons inévitables concernent les Organismes génétiquement modifiés (OGM). La communauté scientifique n’a pas de position tranchée sur le sujet. En août 1998, un scientifique écossais, Arpard Pusztai, affirmait ainsi que l’administration de pommes de terre transgéniques à des rats entraînait une atrophie de certains organes. La crainte est celle de la dissémination du pollen de ces plantes transgéniques.

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En face, les pro-OGM estiment que ces organismes transgéniques nécessitant moins de pesticides auraient plutôt des effets favorables pour l’environnement. Interdits de production en France, ces produits ont cependant envahi le marché. Greenpeace propose sous la forme d’une liste noire et d’une liste blanche les produits susceptibles de contenir des OGM et les produits pour lesquels le fabricant garantit l’absence d’OGM.

Ainsi l’alimentation est toujours à l’horizon du risque, monde de bonheurs pour certains, d’angoisses pour d’autres.

Concrètement, plus le temps s’écoule, plus l’aventure du corps se dessine sur un fond d’incertitudes croissantes rapprochant de plus en plus l’individu d’un certain horizon de la peur quasi mesurable.

© Georges Vignaux, philosophe (INRS), 2018


L’illusion foodie

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Cette idée romantique du plat cuisiné à la maison, où tous les membres de la famille se réunissent ensemble pour manger et discuter ensemble, où la cuisine est un laboratoire équipé des dernières technologies en matière de préparation alimentaire, où la cuisine est aussi un lieu où la sécurité alimentaire est non seulement assurée, mais renvoie également à une alimentation savoureuse digne d’un chef, est une fausseté absolue, une version romancée de ce qu’est l’activité culinaire.

Il ne faut pas oublier que l’utilisation d’un visuel rétro est particulièrement révélatrice de la culture d’une époque donnée, de sa mode, des objets d’utilisation courante, des moyens de transport, des croyances religieuses, de la situation économique, du développement technologique, etc.

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Par toute l’objectivité dont le visuel des objets est porteur — enregistrement tangible d’un événement qui s’est produit à un moment ou l’autre dans un contexte social donné —, par toute la subjectivité qui imprègne aussi le visuel des objets — invariable reflet du point d’attention de celui qui a tenu la caméra et de ce qu’il voulait saisir et montrer —, l’image constitue inévitablement un ensemble de processus subjectifs complexes encapsulés temporellement dans une forme incroyablement objective.

Au total, il se pourrait bien que cette idée de cuisiner à la maison ne soit qu’une savoureuse illusion, une illusion à la fois moraliste et élitiste déconnectée de la réalité quotidienne des gens pour qui, l’activité culinaire, telle qu’elle est actuellement présentée, est un impossible rêve.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue / texte et photo, 2017

 

Café, bobos et hipsters

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Les bobos et les hipsters se targuent généralement d’être des consommateurs sophistiqués en ce qui concerne certaines choses pour lesquelles ils daignent dépenser leur argent. Dans cette recherche de la sophistication, le café est définitivement dans une classe à part. Conséquemment, la chaîne McDonald a produit, pour le marché britannique, une publicité qui se moque sans méchanceté des travers des bobos et des hipsters quant au café servi en petite quantité pour la modique somme de 9 livres sterling, sans compter tout le comportement des vendeurs et des baristas qui se doit d’être à l’avenant.

La notion de rôle social est ici importante et cette vidéo nous montre comment les commis et les baristas se comportent. En fait, comme l’a bien démontré le sociologue américain Talcott Parsons, par le rôle qu’il remplit, chaque individu revêt en quelque sorte la peau d’un personnage social, entre dans le jeu de ce qu’il doit accomplir, adopte les conduites et les attitudes auxquelles la société s’attend de lui. Concrètement, nul n’échappe aux rôles sociaux qu’il doit assumer.

Certes, on peut dire tout et son contraire à propos de la chaîne McDonald, mais il faut aussi admettre que le café vendu dans les commerces spécialisés n’est pas à la portée de tous, en fait il n’est qu’à la portée d’une classe de gens qui affectent des comportements de sophistication et qui a les moyens de prétendre à cette sophistication.

© Pierre Fraser (Ph. D.), sociologue et sociocinéaste, 2017