L’entretien photographique
Citer cet article
Fraser, P., Vignaux, G. ([2016] 2023-2026). Territoires visuels – L’entretien photographique. Revue Sociologie Visuelle, 1, 78-83. Sociologie Visuelle Média.
L’entretien photographique (entretien avec appui d’images) est cette pratique où le chercheur et l’interviewé se concentrent sur les images sélectionnées par le chercheur. Pour bien comprendre le processus, nous vous proposons d’examiner attentivement les deux photographies […] suivantes. La première photo représente un homme assis sur son déambulateur à l’intersection des rues Du Pont et Saint-Joseph du quartier Saint-Roch de la ville de Québec, tout près de la Maison Gilles Kègle, qui offre des services aux gens démunis dans un quartier central défavorisé en pleine revitalisation. La seconde photo représente un homme assis sur son déambulateur dans un sentier pédestre situé dans un boisé urbain, soit celui du Parc Chauveau de la ville de Québec, dans le secteur Lebourgneuf, lui-même encadré par un quartier huppé, Le Mesnil, et un quartier de niveau classe moyenne médiane, Neufchâtel. En tenant compte de ces informations, qu’est-il possible d’effectuer comme analyse à partir de ces deux photos afin de retirer des informations socialement pertinentes à propos de ces deux hommes ? Il faut tout d’abord repérer les différences, et à partir de celles-ci procéder à une analyse différenciée qui sera elle-même encadrée par une démarche qui va du particulier au général.


À ce sujet, le sociologue Jean-Yves Trépos pose une question tout à fait pertinente : « Quel est alors l’enjeu différentiel d’une utilisation sociologique de la photo elicitation ? On peut le dire simplement : il s’agit d’obtenir des réponses dans de meilleures conditions que dans l’interview classique (c’est le test de l’accès à une population difficile) et il s’agit d’obtenir des réponses plus étoffées (un mélange d’émotion et de connaissance, de morale et de politique). Pour y parvenir, il est nécessaire de mettre au point un dispositif d’enquête spécifique, qui s’ajuste à des contraintes thématiques (l’objet central de la recherche) et, comme toujours, qui réponde à quelques interrogations théoriques supplémentaires[1]. » Donc, pour aller du particulier au général à partir de l’analyse comparative des deux photos, il faut produire du sens, décrire les modalités de généralisation et procéder à une mise en récit.
Commet produire du sens ?
Afin de produire du sens, il faut décrire les modalités de généralisation et procéder à une mise en récit qui s’effectue en trois étapes :
- ces deux photos doivent conduire à une production de sens, c’est-à-dire décrire ce qu’elles semblent contenir et dire ensuite ce qu’elles suggèrent — deux hommes assis sur un déambulateur dans des contextes différents ;
- ces deux photos doivent conduire à des modalités de généralisation, c’est-à-dire qu’elles doivent susciter chez l’analyste un jugement global sur la situation sociale des deux hommes assis sur leurs déambulateurs — deux contextes différents, le premier dans un quartier central en plein processus d’embourgeoisement, le second dans un boisé urbain au cœur même d’un quartier de banlieue à la nord-américaine de niveau médian de la classe moyenne ;
- ces deux photos doivent conduire à une mise en récit qui intègre les deux étapes précédentes, c’est-à-dire que ces deux photos, d’une part, ont délibérément été choisies pour raconter quelque chose de cohérent — cohérence qu’il s’agit de restituer —, et d’autre part, le contact avec l’image doit inciter à produire un récit à propos de tout ou partie des photos : la première photo révèle les vêtements élimés d’un homme qui fume en milieu urbain à l’intersection de deux rues achalandées, tandis que la seconde révèle des vêtements de bonne qualité d’un homme qui observe la nature dans un boisé urbain . Ces deux modalités de mise en récit, n’épuisent pas pour autant toutes les possibilités, mais elles désignent un continuum narratif compris entre deux pôles. En d’autres termes, bien souvent, derrière un propos généralisant (constatif, esthétique, moral), se profile une expérience vécue pour celui qui analyse ces photos, une relation à un proche, sur un mode finalement inductif.

Connaître les codes sociaux pour interpréter
À titre d’exemple, cette photo, prise en 1886 par le commissionnaire de service Edward Bangs Drew (1843-1924) de la Chinese Maritime Customs Service des États-Unis, alors en service à Shanghaï, renvoie justement à cette difficulté. Comment interpréter l’habillement des gens représentés sur cette photo, comment déceler les codes sociaux liés aux liens familiaux, comment situer le statut social de cette famille de l’avant-dernière décennie du XIXe siècle, si on ne dispose ni des codes sociaux et culturels requis ? En fait, pour l’œil non averti, il est quasi impossible de lire la hiérarchie protocolaire présente dans cette photo, ni même d’évaluer la qualité du travail des broderies, encore moins l’asymétrie de la pose adoptée par chacun, tous alignés autour de la porte circulaire. Dans le contexte de cette époque où la représentation de l’autre avait un caractère anthropologique colonial, cette photo, loin d’enregistrer une réalité brute, traduit aussi un cadrage occidental sur une structure familiale chinoise fort complexe. Qu’en est-il de la disposition des concubines, des enfants et du patriarche ? Cette disposition obéit-elle à des règles filiales inconnues du spectateur contemporain ? Autrement dit, sans la maîtrise des concepts de la sémiotique visuelle du XIXe siècle asiatique, difficile de faire « parler » ce cliché, réduit à un simple exotisme de surface. D’ailleurs, Roland Barthes, dans La chambre claire[1], avait déjà relevé cette tension avec son concept du studium, c’est-à-dire qu’il faut partager les codes d’une culture pour en isoler les détails signifiants. Interpréter correctement cette photo est à ces conditions.

Au centre de la composition, quatre femmes vêtues de robes amples traditionnelles aux bordures brodées, les pieds posés sur des repose-pieds en bois sculpté. La deuxième femme en partant de la gauche tient un nourrisson dans ses bras, tandis que celle située à l’avant-dernière position à droite porte une coiffe et un habit d’apparat formel. Un homme au crâne rasé apparaît partiellement en arrière-plan à gauche, et un jeune enfant au crâne également rasé occupe une chaise à l’extrême droite.
Le décor s’articule autour d’une grande ouverture murale circulaire, une porte de lune, au centre de laquelle sont suspendus trois rouleaux d’art calligraphique chinois. Des tables basses en bois sombre ornées de tasses à thé et d’un vase séparent les sièges, encadrées par deux arbustes en pot posés sur le sol dallé.
Mais, il y a toutefois un bémol. La question de posséder les codes sociaux et culturels requis pour analyser adéquatement une photo s’applique-t-elle aussi à des photos prises dans le contexte de vie d’un individu lui-même immergé dans sa propre culture ? Par exemple, un jeune étudiant d’aujourd’hui peut-il analyser adéquatement une photo datant de 1930 si celle-ci renvoie à des pratiques religieuses catholiques comme la première communion, la confirmation et la profession de foi ? Rien n’est moins certain, car l’illusion de la proximité temporelle ou géographique est fortement susceptible de masquer un fossé anthropologique brutal.

Par exemple, le tissu social du Québec des années 1950 et celui de la France rurale des années 1930 s’est effondré sous la sécularisation accélérée de la société. Aujourd’hui, le seul fait de voir sur une photo des jeunes filles en robe blanche alors qu’elles se préparent à recevoir le sacrement de l’Eucharistie (première communion[1]), ne signifie strictement rien à celui qui ignore la charge rituelle de l’engagement sacramentel ou le rigorisme moral qui prévalait à l’époque. En fait, les symboles visuels d’hier, graduellement effacés par le temps, sont devenus ni plus ni moins que des hiéroglyphes pour les nouvelles générations nées en dehors de la pratique de la foi catholique.
Ce que nous voulons ici signifier, c’est que si les photographies du passé constituent effectivement des témoignages historiques précieux, elles exigent en contrepartie une alphabétisation iconographique précise afin d’être en mesure de les interpréter le plus adéquatement possible. À cet effet, il serait peut-être intéressant d’élaborer des grilles d’analyses sémiotiques pour différentes époques. Nous lançons l’idée.
Peut-on interpréter le passé photographique ?
La question de posséder les codes sociaux et culturels requis pour analyser adéquatement une photo s’applique-t-elle aussi à des photos prises dans le contexte de vie d’un individu lui-même immergé dans sa propre culture ? Un jeune étudiant d’aujourd’hui peut-il analyser efficacement une photo datant de 1930 renvoyant à des pratiques religieuses catholiques comme la confirmation et la profession de foi ? Rien n’est moins certain.
Bibliographie
[1] Trépos, J. Y. (2015), « Des images pour faire surgir des mots : puissance sociologique de la photographie », L’Année sociologique, vol. 65, no. 1, p. 191.
[2] Barthes, R. (1980). La chambre claire : Note sur la photographie. Éditions du Seuil.
[3] Première communion à l’église St-Jean-Baptiste Dorion en 1955. Fonds Jacques Latreille.
