Codes visuels d’une autre époque

Crédit photo : Herménégilde Lavoie, 1942

Le passé photographique a ceci de particulier qu’il ne se laisse pas saisir facilement. Puisque certains codes culturels s’amenuisent au fil du temps, il faut parvenir à les faire remonter à la surface. De quelle façon ? Par une étude sémiotique des repères visuels qui composent une photo. Depuis 2014, mon collègue Georges Vignaux et moi-même avons particulièrement travailler cet aspect en nous inspirant de l’analyse sémiotique proposée par la chercheure Martine Joly : « signes plastiques », « signes iconiques », « signes linguistiques », qui sont devenus, à la suite de nos travaux et recherches en sociologie, « territoire visuel, « repères visuels », « parcours visuels », « réseaux visuels » et « repères linguistiques ». Le tableau que voici a pour but explicite de décortiquer chacun des éléments de cette photo, car si la sémiotique permet de lire ce que la photographie montre, la socio‑sémiotique, pour sa part, permet de comprendre ce que la photographie signifie.

Grille d’analyse socio-sémiotique

CatégorieFonctionAnalyse appliquée à l’image
Territoire visuelOrganisation visuelle et matérialité – Cadrage frontal : point de vue à hauteur d’humain, effet documentaire.
– Composition en profondeur : le chemin de terre sert de ligne de force centrale, guidant le regard vers les maisons puis la colline.
– Équilibre des masses : densité visuelle à gauche (maisons, clôtures), ouverture à droite (chemin, pente).
– Contrastes tonals : silhouettes sombres des personnages contre arrière‑plan clair ; textures du bois, de la terre et des vêtements mises en valeur par le noir et blanc.
– Textures : bois brut, terre, tissus épais, végétation clairsemée (matérialité rurale typique de Charlevoix).
– Lumière diffuse : absence d’ombres fortes, atmosphère neutre et réaliste.
– Profondeur de champ : avant‑plan net, arrière‑plan légèrement adouci mais lisible.
– Format rectangulaire classique : cohérent avec les pratiques photographiques ethnographiques de Lavoie.
Repères visuelsFigures, objets, lieux– Personnages : une adulte et une jeune fille qui marchent ; un jeune garçon plus loin (gestes quotidiens, non posés).
– Habitat rural : maisons en bois à toit pentu, clôtures verticales ; architecture vernaculaire de Charlevoix en 1942.
– Environnement : chemin de terre comme axe social ; colline en arrière‑plan avec pins élancés, signature paysagère de Charlevoix.
Gestes et postures : marche lente, absence d’interaction directe (micro‑scène de vie quotidienne).
Relations spatiales : avant‑plan (intimité), milieu (habitat), arrière‑plan (nature dominante).
Parcours visuelsTraces d’action, indices d’état, processus visibles– Chemin de terre tassé, marqué par des ornières : circulation quotidienne. Terre nue au centre : usage constant.
– Clôtures inclinées : réparations successives.
– Maisons avec planches de teintes différentes : entretien progressif.
– Silhouettes en marche lente : temps non industriel, gestes continus mais sans urgence.
– Lumière diffuse : ciel couvert, absence de vent (pins immobiles).
-Vêtements épais : climat frais.
– Moment suspendu : hors travail, temporalité faible.
Réseaux visuelsRapports sociaux, conventions culturelles– Vêtements sombres et fonctionnels : classe populaire rurale, absence d’ornement.
– Habitat vernaculaire en bois : capital économique limité, architecture sans prestige.
– Clôtures simples : propriété minimale, ordre rural.
– Chemin comme espace partagé : cohésion sociale horizontale.
– Absence de symboles religieux visibles : religion discrète, intégrée.
– Absence d’objets de prestige (voiture, enseigne, décor) : non‑ostentation.
– Alignement des maisons : logique pré‑urbaine.


Repères linguistiques


Texte intégré


– Aucun texte visible : absence d’enseignes, panneaux, inscriptions.
– Caractère non‑urbain, non‑commercial, et la dimension ethnographique de la prise de vue
– Sens de cette photo : repose entièrement sur le territoire visuel et ses repères visuels.

Que montre et que signifie cette photographie ?

Sur le plan sémiotique ce que la photo montre est largement explicité dans le tableau. Sur le plan sociologique, à partir des parcours visuels et des réseaux visuels qui y ont été développés, on peut en déduire que ce Saint-Urbain de 1942 apparaît comme un monde ancré dans une culture territoriale forte, modeste, égalitaire, habité, traversé, inscrit dans une temporalité lente et structuré par les gestes ordinaires de la ruralité. Toutefois, il faut savoir que cette photo est une version du réel, filtrée par le regard du photographe, par son positionnement, par son intention documentaire (le cadrage étant toujours un choix subjectif).

Par exemple, si l’on comparait cette image avec une photographie prise dans le quartier Limoilou, à Québec, à la même époque, la lecture serait radicalement différente : les parcours visuels y montreraient des rues asphaltées, des trottoirs, des traces de circulation automobile, des infrastructures industrielles, des façades commerciales ; les réseaux visuels y révéleraient des marqueurs de classe plus différenciés, des signes de modernité, des objets de prestige, des symboles institutionnels, des hiérarchies sociales plus visibles. Autrement dit, la ruralité de Saint‑Urbain encode une culture territoriale lente, tandis que l’urbanité de Limoilou encode une culture industrielle rapide.

C’est la raison pour laquelle la socio‑sémiotique permet de comprendre que les images ne sont jamais neutres et qu’elles ne sont que des dispositifs de visibilité qui donnent à voir des mondes différents selon le lieu, le temps et le regard qui les cadre. Le travail que nous avons effectué (Georges Vignaux, Pierre Fraser) consiste essentiellement à tenter de répertorier ce qu’une photo montre et de comprendre ce qu’elle signifie sur le plan social, peu importe l’époque à laquelle elle a été prise. C’est là tout le défi de notre recherche, à savoir « interpréter » une photo, peu importe sa localisation et sa temporalité. Et ce défi, il est de taille.