ÊTRE GROS EST-IL SYNONYME DE MANQUE DE VOLONTÉ ?

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Fait intéressant à plus d’un égard, déjà au XVIe siècle, il était question d’éviter la prise excessive de poids. Comme le souligne Laurent Joubert à propos des jeunes gens s’adonnant à la gymnastique : « les uns par leur teint rouge, les autres par leur teint foncé, étaient modérément colorés sous l’effet du soleil, le visage tout à fait mâle, montraient beaucoup de vigueur, d’ardeur et de virilité, ni trop obèses, ni au contraire trop maigres et secs, d’un poids excessivement grand, mais dotés d’un corps de justes proportions puisqu’ils éliminaient par leur sueur une masse abondante de viande molle aussi inutile que superflue1. »

En somme, Joubert avait déjà repéré les quatre éléments qui allaient éventuellement constituer le discours de la lutte contre l’obésité : l’activité physique c’est la santé (vigueur, ardeur, virilité) ; l’activité physique façonne l’apparence d’un corps aux justes proportions (ni trop maigre ou sec), mais d’un bon poids ; l’activité physique permet de surseoir au développement de la masse adipeuse qui déforme les chairs et rend inefficace le corps, car elle élimine par la sueur une masse abondante de viande molle aussi inutile que superflue ; l’activité physique est également le discours d’un certain jugement moral porté sur le corps obèse, car il manque d’ardeur, de vigueur et de virilité puisqu’il est habité par une viande molle aussi inutile que superflue. Il suffirait dès lors de s’adonner à l’activité physique pour régler le problème, et ne pas s’y mettre serait souligner un manque de volonté.

Le jugement sur le très gros, à la Renaissance, est sans équivoque. Tous les traités de physiognomonie qui circulent à l’époque, qui prétendent juger de la qualité d’un individu par ses traits, et qui associent grosseur à luxure, contribuent largement à cette idée. Le poète et humaniste italien Pomponius Gauricus (1481-1530) ira jusqu’à dire, dans son ouvrage De Sculptura, en 1504 : « Une poitrine obèse avec les mamelons pendants dénonce le débauché, l’ivrogne, le gourmand2. » La représentation du corps obèse dans la peinture se confirme tout d’abord avec le peintre Andrea Mantegna (1431-1506). Il y a là des peintures peuplées de « dieux grotesques, ivrognes, bagarreurs et obscènes flanqués de filles obèses qui vocifèrent. Le réalisme s’exaspère jusqu’au grotesque le plus cru, noir sur blanc, et netteté de bas-relief3. » Le peintre « fait explicitement référence au modèle du putto, aussi bien d’un point de vue formel qu’iconographique, pour élaborer sa propre typologie du personnage obèse, faute de modèle préexistant. Il reprend les bourrelets qui se succèdent sur le corps potelé des putti pour les transposer sur le corps adulte. Il parvient ainsi à illustrer, dans toute son ampleur, la gêne fonctionnelle qui emprisonne les corps […] de Silène et de la femme à gauche, puisqu’ils sont en effet totalement incapables de marcher4. »

Andrea Mantegna (Isola di Carturo, vers 1431 : Mantoue, 1506), Bacchanale au Silène. Burin et pointe sèche ; H. : 27,9 cm ; L. : 41,7 cm, Paris, BNF, dép. des estampes, inv. Cl. B A 1460.

1 Gleyse, J. (1997), L’Instrumentalisation du corps, Paris : L’Harmattan, p. 104.

2 La première œuvre, conservée au Louvre, est un tableau réalisé en 1504 pour le studiolo d’Isabelle d’Este, la seconde un dessin conservé au British Museum qui a été gravé par l’atelier de Mantegna vers 1500 ; cf J. Martineau (éd.), Andrea Mantegna, peintre, dessinateur et graveur de la Renaissance italienne (cat. exposition : Londres / New York, 1992), Paris / Milan, Gallimard / Electa, 1992, p. 438-441 et 462-467. (Source : Pellé, A.S. (2012), « Mesurer l’excès : Albrecht Dürer et la figure obèse », Histoire de l’art, Blogue de l’APAHAU, Recherche et enseignement en archéologie et histoire de l’art, n° 70).

3 Dagen, P. (2008), « L’œuvre obstinée de Mantegna », Culture, Le Monde, 30 septembre.

4 Pellé, A.S. (2012), op. cit.

À la Renaissance, la gymnastique et la physiognomonie ont inauguré le jugement moral du corps, assimilant le surpoids à un manque de volonté. Cette injonction culpabilisante et la culture visuelle de l’époque ont forgé une mentalité toxique du zéro excuse, pérennisant aujourd’hui la stigmatisation des corps jugés trop imposants.