LA RETENUE ALIMENTAIRE EST-ELLE LA PREUVE DE VOTRE SUPÉRIORITÉ MORALE ?

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Le jugement sur le très gros, à la Renaissance, est sans équivoque. Tous les traités de physiognomonie qui circulent à l’époque, qui prétendent juger de la qualité d’un individu par ses traits, et qui associent grosseur à luxure, contribuent largement à cette idée. Le poète et humaniste italien Pomponius Gauricus (1481-1530) ira jusqu’à dire, dans son ouvrage De Sculptura, en 1504 : « Une poitrine obèse avec les mamelons pendants dénonce le débauché, l’ivrogne, le gourmand1. »

La représentation du corps obèse dans la peinture se confirme tout d’abord avec le peintre Andrea Mantegna (1431-1506). Il y a là des peintures peuplées de « dieux grotesques, ivrognes, bagarreurs et obscènes flanqués de filles obèses qui vocifèrent. Le réalisme s’exaspère jusqu’au grotesque le plus cru, noir sur blanc, et netteté de bas-relief2. » Le peintre « fait explicitement référence au modèle du putto, aussi bien d’un point de vue formel qu’iconographique, pour élaborer sa propre typologie du personnage obèse, faute de modèle préexistant. Il reprend les bourrelets qui se succèdent sur le corps potelé des putti pour les transposer sur le corps adulte. Il parvient ainsi à illustrer, dans toute son ampleur, la gêne fonctionnelle qui emprisonne les corps […] de Silène et de la femme à gauche, puisqu’ils sont en effet totalement incapables de marcher3. 


1 La première œuvre, conservée au Louvre, est un tableau réalisé en 1504 pour le studiolo d’Isabelle d’Este, la seconde un dessin conservé au British Museum qui a été gravé par l’atelier de Mantegna vers 1500 ; cf J. Martineau (éd.), Andrea Mantegna, peintre, dessinateur et graveur de la Renaissance italienne (cat. exposition : Londres / New York, 1992), Paris / Milan, Gallimard / Electa, 1992, p. 438-441 et 462-467. (Source : Pellé, A.S. (2012), « Mesurer l’excès : Albrecht Dürer et la figure obèse », Histoire de l’art, Blogue de l’APAHAU, Recherche et enseignement en archéologie et histoire de l’art, n° 70).

2 Dagen, P. (2008), « L’œuvre obstinée de Mantegna », Culture, Le Monde, 30 septembre.

3 Pellé, A.S. (2012), op. cit.

De la Renaissance à nos jours, la retenue alimentaire n’a jamais été qu’une question de santé. Du mythe de l’homme de Vitruve à l’obsession moderne des corps normés, découvrez comment l’excès est devenu un péché et l’ascétisme, le nouveau miroir de notre supériorité morale !